Autour de DIVINE OUDJAT (3) : Angela

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Quoi de plus naturel que de terminer la présentation du dernier opus de Route de la Soie par une évocation de la figure fémine centrale : Angela. Celle dont on ne découvre le nom qu’au cours du dernier texte, dense et féminin, qu’est DIVINE OUDJAT.

Le triptyque Route de la Soie a eu pour point de départ une phrase de Jules Romain qui laisse sans réponse une question essentielle voire existentielle pour qui s’engage sur les tortueux chemins de la passion amoureuse : L’amour se dit qu’il étouffe dans les limites de la vie. L’amour se heurte, en criant, à l’étroitesse du monde. Tout à coup il prend un élan désespéré. Mais quand enfin tout est par terre, et qu’il peut passer, il a peur.

L’âme se précipite vers l’union. Elle râle de joie, quand les corps se joignent et que les chairs travaillent à l’union. Mais elle exige plus. Les corps l’arrêtent. Elle veut passer. Quand les corps ne l’arrêtent plus, c’est elle qui tremble et qui s’arrête.

Quelle est donc cette chose possible qui lui fait peur?[1]

Les deux premiers récits « racontent » le cheminement amoureux, passionnel et personnel d’Antonio. Mais arrive DIVINE OUDJAT qui déstabilise l’édifice : il s’agit de cela, oui, apparemment. Mais bien plus. Pourquoi donc sinon raconter, analyser, mettre en scène le personnage de Béatrice, filigranique présence des deux premiers textes ? De quoi parle-t-on réellement ?

Le personnage d’Angela se déploie alors de toute son envergure, dégage enfin toute sa mystérieuse signification. Plus qu’une figure de « femme idéale », épouse, amie, indépendante et professionnelle, il faut y voir essentiellement une réflexion sur les rapports de l’art et de la beauté, l’incarnation du moment imperceptible, flou, et néanmoins volcanique, où l’inspiration guette le créateur, le soumet à cette longue marche exténuante vers l’oeuvre, marche qui exige, sous une lumière zénithale, de se dévoiler entièrement à soi-même et à l’autre, de se déraciner pour parcourir un chemin dont on ne sait jamais où il mène.

Catherine Renée Lebouleux

Lors de la signature de DIVINE OUDJAT,  vous pourrez retrouver les deux premiers récits : Route de la Soie et Le Jardin du Mandarin Yu.

DEDICACE samedi 26 mai 2012 de 10h00 à 19h00, Librairie LIRAGIF, place de la mairie, 91190 Gif Sur Yvette.

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Lorsque l’épanchement de ce sourire atteignait son beau front ouvert, et qu’oscillaient de plus en plus entre l’ovale  et le rond ses traits bien dessinés, on pensait à la Renaissance italienne. Eclairée de l’intérieur par son sourire, elle rappelait beaucoup un portrait de Ghirlandaio. Alors on aurait voulu se baigner dans son visage. (Boris Pasternak)

J’imagine la voix d’A. H. disant mon texte et disant la beauté. Sa voix un peu rauque, dont je garde le souvenir granité qui lit les sonnets de Pasolini…Il lirait peut-être ce texte de la même façon. Avec les mêmes intonations flexibles et sensuelles jumelles des courbes essentielles et rondes de ce visage aperçu de loin et qui un jour, qui était un soir s’est rapproché jusqu’à le voir si près qu’on avait devant soi sa perfection. Assurément il n’y a aucune réponse esthétique aux détails de ce visage. Il est. Et cet infiniment près est comme une vague déferlante et salée.

Route de la Soie (extrait)

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Ta voix tequila. Ton regard. Oudjat.

Ta voix lisant les sonnets de Pétrarque dans un rez-de-chaussée luxueux d’un quartier chic. Par espace. Ils n’étaient pas lus mot à mot. Aucune impression linéaire. Impression chaotique plutôt. Lus comme on dissèque. Ou lus sous hypnose.

Peut-être pour les lire avais-tu mis devant toi mes traits battus de vents désertiques. Le désert. Les vents. Les sables dans mes cils fatigués de lumière…

L’avion fait un vacarme affreux. J’ai calfeutré mes oreilles dans l’enroulé saltatoire des concertos pour violoncelle de Vivaldi. Œil clos. Vaste et clos. Vivaldi a succédé à Bach. Ta voix reste comme une mélopée ardente. Ta voix. Téquila.

Terminer ce voyage cette route vers toi – chemin réinitialisé – avec pour seuls bagages : mon vieux sac de cuir. Un carnet de route. Un agenda. Juste en plus : un manuscrit déjà froissé à force d’être lu, annoté, corrigé. Ta voix tequila vent ardent inexorable mécanique qui me pousse hors du ciel vers d’autres terres.

C’est quoi ta voix ? Un résumé d’informations ondulatoires ? Un signal affectif ? Esthétique ? Une invitation au voyage ? Un vent favorable ? Un appel ? Une injonction ? Une mélodie au puissant contrepoint. Le timbre de ta voix. Timbre unique. Unique combinaison. Sa hauteur, sa fréquence, son amplitude, son intensité. Timbre de ta voix. Palette organique de mes mots. Palette en retour de ta voix : un beau jaune-orangé avec un peu de zébrures vertes Motifs impressionnistes.

Le Jardin du Mandarin Yu (extrait)

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Des myriades de photophores clignotaient en rougeoyant. Disposés à même le sol, ils éclairaient, d’une lueur tremblotée, les pieds indécis, impatients néanmoins de s’élancer aux rythmes déliquescents de la voix qui mordait l’air de mélancoliques, vagues voussures sonores, miracle de maillage ajouré : la maja, tête rejetée en arrière, appelait à la danse.

Les guitares sortirent de l’ombre, les flammes d’en bas jetant sur les bois des éclairs bistres, cuivrés, fauves, pendant que les ongles acérés caressaient en feulant les boyaux surtendus. Son bras frémissait à toute cette mise en scène. Atteint par les ondes lascives qui tournoyait autour de la pièce peu à peu surchauffée, il sursautait, dansait aussi. De temps en temps, par secousses espacées, je sentais sa hanche balancée venir heurter la mienne : déjà elle dansait. Dans ses veines en amont, son sang dansait. Elle avait chaud. Je sentais la chaleur exagérée de son corps à quelques instants du mien. Elle respirait par saccade et à chaque roucoulade exsangue de la chanteuse flamenca, elle aspirait l’air dans un spasme étrange fait de sensualité et de rythme incontenu.

Les deux guitares maintenant se répondaient. L’une l’autre.

Elle s’élança sous l’effet conjugué de la musique, de la lumière, de la voix, de la chaleur, de son étonnante élasticité festive. Il fallait s’élancer maintenant. Dans la demi-pénombre. Au milieu du cercle rétréci qui s’acharnait à concentrer l’ombre, à cerner la lumière, à cadrer le champ réservé aux ondulantes libations des almées. Pieds nus sur le tapis. Le châle rouge sang encore sur ses bras mais échancré maintenant sur ses reins, laissait apercevoir le décolleté plongeant loin qui découvrait  son dos ambré, souple et charnu. Le châle coula tout à coup le long des reins, le long des jambes, en un ralenti foudroyant. La volute de tissu avait sombré en une flaque que ses pieds s’ingéniaient à piétiner. Une chaîne d’or à sa cheville jetait des éclairs vifs sur le tissu martyrisé. Ses hanches roulaient en vagues répétées. Son dos ployait. Ses bras, dans l’air épaissi, dessinaient des arabesques sonores et son cou s’enroulait sous les volumes sourds de la mélodie, accélérée maintenant. Sa tête fléchissait. Elle dansait les yeux clos. La paupière sans plus de volonté. Le front noyé d’amour peut-être. Toute sensualité. Intégralement. Belle. Implacablement inspirée.

Divine Oudjat (extrait)

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[1] Jules Romains, Psyché, Quand le navire, 1929

 

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