PERFORMANCE DE LECTURE EN MUSIQUE, Lévis Saint Nom, Parcours Hélium, samedi 19/10/2013

Je signale que DIVINE OUDJAT est toujours en vente (12€, contacter l’auteur à oudjat.productions@orange.fr), que les performances de lecture avec entrée gratuite, sans rémunération, ne peuvent contrebalancer les heures d’écriture, de relecture, de correction, de remise en question : achetez nos livres ! même s’ils n’ont pas obtenu un Goncourt, un Fémina, ou n’importe quel autre prix, ou un article dans le Monde des livres ou une critique élogieuse dans Télérama, ils sont susceptibles de vous aider à vous évader…!

Voici l’extrait lu ce samedi…

DIVINE OUDJAT – extrait

Interview – Béatrice en noir dans le studio blanc

J’ai pris place dans le grand canapé. Silhouette incontrôlée, sombre, sauvage, rebelle, submergée par la jungle fauve de la courtepointe jetée en travers du cuir, comme une éclaboussure sanguinolente. Le mur blanc derrière moi, noire et taciturne. Je disparais. Par habitude. Ils sont en face de moi. Deux loups civilisés imbus et arrogants. Intentionnellement reçus sur deux sièges malcommodes. Le bouquet de lavande et de graminées sauvages fait écran de son auréole gracile.

J’ai accepté cet entretien, sans beaucoup réfléchir, d’instinct, sauvage instinct, courant après les vestiges d’une vie autrefois reconnue. J’ai accepté parce que soudain, j’ai entrevu une miraculeuse résurgence : m’évader de cet état de stupeur totale devenait tout à coup possible. J’ai puisé dans le cercle indiscret de ses prunelles noires la force de dire oui. La force de me glisser dans cette robe ébène qui souligne de sa ligne sévère l’âpreté de mes insondables désirs. La force d’assombrir mon regard de khôl. La force d’ouvrir une porte muette à ce coup de gong qui sonne le glas d’une errance désincarnée. La force. Mais sans joie.

Ils sont là. Plutôt leurs questions. Attendues. Pas toujours. Pourquoi ? Comment ? Hier ?… Et demain ? « Votre œuvre »… Rétrospective. Je suis presque enterrée. Le plus vieux me fait l’effet d’un barbon en quête d’amours ancillaires. Nous nous sommes déjà rencontrés. Il feint de l’ignorer. Je le conforte, prenant mes distances. J’ai ressorti quelques clichés. Pas si anciens. De grands formats. Vides de toute présence humaine. Noirs et blancs. Des flous fantomatiques.

Où tu n’es pas. Pas encore. Je t’y devine. Tu m’échappes. Mais je t’y devine. Ton regard, ton visage, ton sourire. Cette étrange beauté surgie de nulle part qui tambourine à la porte de mon univers.

Je me prends au jeu des questions réponses.

Toutes les questions que je voudrais que tu me poses. Les réponses que j’aimerais y faire.

Mon regard s’égare au-delà des deux hommes. Ils frôlent de leurs épaules flasques l’espace où le modèle prenait place – la pose – se transformait, je scrutais, auscultais, sculptais. Jusqu’au cliché. Dans ce carré, encore désert. Dans ce carré dans lequel tu n’es jamais encore entrée, mais dans lequel je te devine déjà.

Nos après-déjeuners…

Glisser à tâtons entre les mots qu’on n’ose aborder. Simples mots de choses banales qui n’abordent même pas à nos vies. Simplement des battements de cils qui sont nos vies s’apprêtant à se croiser. Deux chemins frôlés qui ne savent vers où converger. On essaye de passer, on hésite, on se bouscule maladroitement, on a le souffle court presque de confusion. Pourquoi dire cela ? Et pendant des jours on mâchonne une maladresse. On voudrait être vite à la prochaine rencontre pour s’expliquer, redire moins mal, respirer moins oppressé, se rassurer du regard. Quand il est là, à nouveau. Ce regard à l’affût du moindre souffle dans lequel on mettra une intention, une attention, une chaleur inaccoutumée, celle qu’on attend, celle qu’on espère, celle qu’on n’ose imaginer parce que c’est un miracle somme toute inespéré.

Tous les jours au-dessus de nos thés respectifs nous refaisons inlassablement le même chemin. Film que l’on déroule indéfiniment. Parce que cette scène-là c’est notre préférée et que l’on y revient indéfiniment inlassablement.

Chaque jour, ce moment désiré déroulant soyeux son silence appuyé : elle se glisse sur la banquette, en face, dans un joli déhanché. Les paupières plissent alors et le regard coule vers moi en même temps qu’avec une séduction contenue, elle commande un thé, toujours le même. Il faudrait lui apprendre. Les thés.

Je n’ai rien offert aux deux messieurs qui n’aiment que les alcools forts et les cocktails hasardeux. La lumière est trop vive et j’ai gardé sur l’ombre anthracite de mes paupières le noir impénétrable de mes lunettes qui barrent comme une blessure mes joues blêmes.

Le plus jeune se lève et regarde les photographies monumentales, douloureuses et sans vie. Très lentement je croise et décroise mes jambes amaigries, saillantes dans la soie anthracite.

Toi, tu es vivante. Je suis comme morte. Tu es vivante avec tes yeux sombres, ta peau halée, ta frange sur ton front comme une flamme claire, l’arcade nette d’un sourcil voussure d’une pensée mobile. La vitalité ovale de ton visage s’inscrivant dans une rondeur parfaite.

Le plus jeune des deux a disparu. La pièce semble nue mais son organisation complexe permet toutes les audaces investigatrices. Mon cœur se met à battre douloureusement sous le noir du tissu qui se déchirerait, dans un cri défensif, si je ne retenais là mon âme qui s’étouffe dans une gorge déshabituée à se livrer. Où est-il ?

Il n’y avait que Lui qui avait le droit de fureter partout… Maintenant, toi aussi… Si tu venais… Quand vas-tu venir ? Fureter ici, où ma vie où mon cœur de battre s’est arrêté ? Quand te décideras-tu à monter toutes les marches craquantes de cet escalier allant en se rétrécissant jusqu’aux toits ? Quand vas-tu pousser de toutes tes forces vives cette porte morte ? Quand vas-tu préférer boire le thé chinois que je rapportais autrefois, qui dort dans un recoin, derrière mon cœur épuisé de battre contre son gré ? Quand vas-tu t’apprivoiser ? Quand vas-tu m’apprivoiser, moi qui errante, réclame à nouveau la lumière. Je veux le noir de tes yeux dans le noir de ma vie. Je veux ce lien. Ce lien, qui de l’autre côté d’un ailleurs indéfinissable fait les cent pas sur une berge encore lointaine. A tous ma porte fermée et elle s’époumone, de toute sa béance, vers toi. Porte haletante et offerte comme une supplique qu’on n’ose à peine murmurer. Tu entreras et tu pourras, partout, aller dans ce lieu désert. Tu y mettras ton regard. Tu fouleras de tes pas dansant tous les recoins interdits. Les murs se couvriront à nouveau de volutes fleuries. Il faut laisser fleurir les roses.

Le jeune homme indiscret n’a aucun droit sur ma vie suspendue. Je me lève. Le trouve dans la chambre noire. Qu’y cherche-t-il ? Elle est vide. Des murs blancs. Des bacs asséchés. Des étagères invisitées. Seule une poubelle dégorgeant de pellicules dévidées. Il se retourne, me regarde. Minuscule, affaissée dans l’encadrement de cette porte dont j’ai perdu la clé, lamentable de souffrance qui n’en est plus à force. La souffrance, quand tout, et plus que le tout initial vous a quitté, n’est plus de la souffrance mais un état de néant où rien ne palpite plus guère. Pas même ce qui peut se comparer avec le sang qui afflue à une blessure ancienne et qui ravive, pour un moment, le délice extatique du chagrin. L’inconsolable chagrin dont les larmes finissent par être aussi délicieuses que le bonheur enfui. Le chagrin c’est encore du bonheur. Rien c’est la mort. Non, plus que la mort : le néant initial. La mort n’est qu’un drame momentané et théâtral qui vous arrache des cris, des lamentations, des mouvements d’entrailles. Quand la mort est passée, le néant reprend ses droits. Le chagrin, c’est encore de la vie. C’est la dernière goutte exquise de bonheur qui s’abreuve, qui s’acharne, qui se nourrit de votre corps, de votre ventre, de votre poitrine, de chacun de vos muscles endoloris.

Lacrymosa. Donne-moi des larmes. J’ai envie de larmes. Envie de sangloter à nouveau. De ne pas dormir tant les larmes, vagues que charrie l’âme, deviendraient l’océan qui seul peut me porter chahutée, intranquille, inquiète. J’ai soif d’inquiétude et de douleur secrète.

Ils sont partis. Ils n’ont même pas remarqué la seule œuvre à laquelle je tiens encore : ma grande odalisque toscane. De son corps chaviré, je n’aperçois que la jambe. Un mollet rond symphonique et chantant. Sa nudité en grisaille épouse de grands drapés sculptés.

J’ai quitté ma robe noire, mes bas noirs, me suis douchée pour effacer de mon corps la cendre de ces deux heures. J’ai passé sur mon corps nu un large pantalon de lin et un grand pull de laine qui exaspère ma peau. Pieds nus, je marche vers mon odalisque que je sors à l’air libre – que je déshabille. Elle tourne le dos. Seul son profil flou se détache. Posée en équilibre contre le mur insensible, elle se gonfle de tous les regards disjoints qui jamais ne l’ont vue. Je m’étends à ses côtés. Apaisée, je la sens respirer. En moi. Elle respire en moi. Paupières closes je refais en mémoire chaque détail. Obsessionnelle recomposition du profil qui s’efface. Un autre profil se détache, plus actuel, plus abondant, plus lumineux, plus plein, plus vivant. Son profil.

Tu n’es pas encore là. Tu es déjà dans mon œil qui recompose et se meut dans la vague des photons encore hier atones, insensibles et narquois. Comment faire ce chemin ? De mon œil intérieur à cette œuvre rêvée ? Comment avancer ?

La peur soudain. Le manque déjà. Du désir de mon œil naît le manque. Et le chagrin quand tout est dit et que rien ne peut s’ajouter. Mais je veux même la peur, même le désir, même le manque et le chagrin.

DIVINE OUDJAT

ISBN : 978-2-9537125-1-3

© Catherine Lebouleux, 2012, Oudjat productions

Tous droits réservés

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