SALON DE LECTURE / NATHALIE AZOULAI / TITUS N’AIMAIT PAS BERENICE : de l’amour inconséquent

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ResumeIconeTitus n’aimait pas Bérénice alors que Bérénice pensait qu’il l’aimait.

Titus n’aimait pas Bérénice alors que tout le monde a toujours pensé qu’il n’avait pas le choix et qu’il la quittait contre sa propre volonté.

Titus est empereur de Rome, Bérénice, reine de Palestine. Ils vivent et s’aiment au 1er siècle après Jésus-Christ. Racine, entre autres, raconte leur histoire au XVIIe siècle. Mais cette histoire est actuelle : Titus quitte Bérénice dans un café.

Dans les jours qui suivent, Bérénice décide de revenir à la source, de lire tout Racine, de chercher à comprendre ce qu’il a été, un janséniste, un bourgeois, un courtisan. Comment un homme comme lui a-t-il pu écrire une histoire comme ça ? Entre Port-Royal et Versailles, Racine devient le partenaire d’une convalescence où affleure la seule vérité qui vaille : si Titus la quitte, c’est qu’il ne l’aime pas comme elle l’aime. Mais c’est très long et très compliqué d’en arriver à une conclusion aussi simple.

IMG-Icone-livre-blanc-150x150 « Si elle comprend comment ce bourgeois de province a pu écrire des vers aussi poignants sur l’amour des femmes, alors elle comprendra pourquoi Titus l’a quittée […] Officiellement, elle veut quitter son temps, son époque, construire un objet alternatif à son chagrin, sculpter une forme à travers son rideau de larmes. » (p.18)

« Caeco carpitur igni. La Reine Didon se consume d’un feu aveugle […] Pourquoi le sang de la reine coule-t-il comme une lave ? […] Jean a le sentiment d’entrer dans un pays où les guerres, les batailles, la construction des ports ne sont rien à côté d’une femme qui pleure. » (p.45)

« Ecrire la tragédie de l’amour trahi, la tristesse pure de l’abandon, la suffocation, n’écrire que cela, cinq actes durant, oui, se dit Jean, rien d’autre que cette suffocation, et ainsi dépasser Virgile. » (p.175)

GrainDeZebreOn s’attend à une tragédie contemporaine sur la passion, la rupture et le champ de ruine de l’amour déçu. Y a-t-il encore une interaction puissante entre l’amour et le pouvoir ? Et d’abord, l’amour des tragédies raciniennes est-il un amour sublimé ? Ou bien peut-il se rencontrer dans la vraie vie, celle de nos existences contemporaines, rapides et connectées ? Cela dure quelques pages et l’on se retrouve immergé dans une biographie brillante et romancée de Jean Racine que l’on voit prendre chair au fil des pages, avec ses doutes, ses contradictions, ses ambitions féroces, ses jalousies, ses grandeurs, ses faiblesses, morales et physiques.

Lui aussi a renoncé, pour la gloire et son salut à la passion dévorante et jalouse qu’il porte aux comédiennes et c’est peut-être là ce qui peut seul justifier le titre du livre : Racine aurait projeté dans son Titus son manque d’amour pour son appétit de gloire ? Mais le Titus de Racine, celui qui scande la langue si pure du tragédien, aime Bérénice. Bérénice le veut croire et part de Rome persuadée d’un amour réciproque. Elle lui reproche une seule chose finalement, son inconséquence :

« Ah ! cruel ! Est-il temps de me le déclarer ? / Qu’avez-vous fait ? Hélas je me suis crue aimée./ Au plaisir de vous voir mon âme accoutumée / Ne vit plus que pour vous. Ignoriez-vous vos lois, / Quand je vous l’avouai pour la première fois ? / A quel excès d’amour m’avez-vous amenée ! / Que ne me disiez-vous : « Princesse infortunée, / Où vas-tu t’engager, et quel est ton espoir ? / Ne donne point un coeur qu’on ne peut recevoir » / Ne l’avez-vous reçu, cruel, que pour le rendre, / Quand de vos seules mains ce coeur voudrait dépendre ? / Tout l’Empire a vingt fois conspiré contre nous. / Il était temps encor : que ne me quittiez-vous ? » (Bérénice, Acte IV,scène V, p.505, Bibliothèque de La Pléiade)

Mais le Titus moderne de Nathalie Azoulai, celui qui quitte une amante cachée dans un café parisien, quelle gloire poursuit-il ? Quelle destinée supérieure ? Une famille à peine esquissée, pas même une situation professionnelle et sociale dont on ne sait finalement rien. La comparaison entre ces deux situations aussi éloignées dans l’espace temps que dans leur configuration, est assez peu convaincante et pas assez fouillée pour l’être.  On se sent floué par l’effet d’annonce qui demeure sans suite.

Le magnifique portrait que nous livre Nathalie Azoulai d’un Racine improbable nous tient cependant en haleine, son parcours gonflé des voiles de l’orgueil et de l’ambition, son amour pour son roi. Nathalie Azoulai retrace avec ferveur l’obsession du poète à forger une langue d’une pureté sans faille dans un style harmonieux, puissant et imagé qui nous mène à travers le beau vallon de Port Royal, dans les coulisses d’un Versailles naissant et dans les labyrinthes méphitiques qui mènent à la gloire littéraire. Ce roman-biographie manque sa démonstration mais oeuvre à l’envie d’une relecture exhaustive de Racine afin de se repaître de la musique ineffable de ses alexandrins.

Nathalie Azoulai, Titus n’aimait pas Bérénice, Editions P.O.L, Paris, 2015, 316 pages

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