Salon de lecture / Jean-Christophe Frisch: Le Baroque Nomade

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ResumeIconeCe livre met en scène d’incroyables rencontres. A partir du XVIIe siècle, dans le sillage de l’expansion coloniale européenne, des musiciens quittent l’Italie, la France ou le Portugal pour s’établir à Pékin, Chandernagor ou sur les hauts plateaux d’Abyssinie. Leurs voyages pittoresques ont donné lieu à de surprenantes joutes musicales, où luths et violes de gambe croisaient les instruments des « indigènes ». Un même concert pouvait réunir pipa, zheng et clavecin devant le Fils du Ciel, qui jouait lui-même de cet instrument. Un ambassadeur du Japon a fait le tour de la planète pour rapporter une viole de gambe dans son pays natal. Teodorico Pedrini, moine lazariste, a mis dix ans pour accomplir le trajet qui le séparait de son nouveau maître : l’empereur de Chine. Le frère de Jean-Sébastien Bach a appris la flûte à Constantinople.

De nos jours, une poignée de musiciens s’attachent à faire revivre ces rencontres inouïes, qui sont un voyage dans le temps autant que dans l’espace. Ce sont les aventures des uns et des autres, séparés par quelques siècles, mais réunis par un même goût de la découverte, qui sont contées dans ces pages. (4e de couverture)

IMG-Icone-livre-blanc-150x150 « Nos rencontres avec les musiciens de Jolo, qui ont voyagé deux jours, tant leur île est éloignée de la trépidante capitale philippine, ont lieu dans l’un des conservatoires de Manille. Depuis l’Europe, on a peine à imaginer que cette ville est une capitale de la musique, classique ou non, qui exporte dans toute l’Asie. Dans tous les bars chics d’Asie, sur chaque yacht, un groupe de musiciens anime les soirées. Ils sont presque tous philippins, et sont formés dans une des universités de la ville. Dans celle où nous allons travailler, on se croirait dans l’une des écoles de musique de Naples au XVIIIe siècle. Dans un couloir, un quintette de cuivres répète La Marche turque de Mozart. Au coin suivant, sur un piano délabré, un enfant travaille ses gammes. La cacophonie n’est pas sans rappeler l’insoutenable vacarme urbain de Manille. Par bonheur, nous nous installons dans un îlot de calme : la salle de percussion traditionnelle, qui sert aussi de petit musée des instruments. » (pp. 76-77)

 

GrainDeZebreDifficile de choisir un extrait quand tant de pages soulèvent l’intérêt. Même si la première approche de l’ouvrage de Jean-Christophe Frisch, flûtiste et chef d’orchestre, fondateur et directeur musical de l’ensemble XVIII-21 Le Baroque Nomade, peut sembler ardue, on se prend vite au jeu de la séduction qu’il opère. Naviguant entre relation de voyage, compilation de biographies oubliées, descriptions ourlées des musiques de cet ailleur lointain, l’essai est un coup de maître qui trouve les mots justes pour rendre compte d’un travail qui tend à l’excellence sans jamais tomber ni se figer dans les excès de  l’intellectualisme mais porte une analyse vivante et humble sur un passé dont on ne peut saisir l’intégralité. L’exposé, toujours précis, souvent coloré n’omet rien des questionnements qui ont pu accompagner cette recherche longue maintenant de plus de vingt ans. On sent le désir d’être clair, le respect porté à l’autre que l’on rencontre, le souci de ne jamais heurter les sensibilités culturelles.

Le remarquable du livre est que le témoignage de Jean-Christophe Frisch est celui d’un professionnel mais qui jamais ne prend le lecteur de haut : pas de posture dans le récit dont le style ne jargonne pas ! On ressort de cette lecture avec l’impression d’avoir pénétré à l’intérieur du Baroque Nomade, d’avoir compris plus généralement la démarche « baroque », les enjeus d’une recherche à la fois respectueuse du passé mais vivante et lucide (l’évocation de « l’esthétique moderne qui nous impose l’unité des regitres », p. 204). Et comment ne pas citer l’auteur en guise de conclusion :

[…] j’ai compris que ces musiciens du passé, nous devons les considérer comme des hommes d’une autre culture. Leurs références, leurs goûts, leurs objectifs, étaient construits autrement que les nôtres. Quelle meilleure approche de cette altérité que celle que le présent peut nous proposer ? (pp. 200-201)

On regrette de ne pas en savoir plus cependant sur les « difficultés » rencontrées qui sont évoquées à la toute fin du livre : « on aurait pu parler de bien d’autres sujets »…

Mais qui empêche Jean-Christophe Frisch de reprendre la plume pour une autre relation de voyage ? Nous la lirions avec curiosité dans le silence gourmand d’un studiolo réinventé.

Jean-Christophe Frisch, Le Baroque Nomade, Actes Sud, Arles, 2014, 220 pages

Visiter le site du Baroque Nomade : http://www.xviii-21.com/

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