Salon de lecture / Chris Adrian : Une nuit d’été

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ResumeIcone(4e de couverture) Libre transposition dans le San Francisco d’aujourd’hui du Songe d’une nuit d’été, le roman de Chris Adrian est un livre suprenant, où réalité et féerie se téléscopent pour interroger la nature exacte de l’amour.

Henry, Wille et et Molly ne se connaissent pas mais ils ont quelque chose en commun. Tous trois viennent de perdre un être cher dans la mort ou la rupture. Un soir d’été, tandis qu’ils se rendent à une soirée, ils s’égarent dans Buena Vista Park sans savoir que ce lieu est devenu le refuge secret de Titania et Obéron, les souverains du royaume légendaire immortalisés dans la pièce de Shakespeare et inconsolables depuis la mort de leur fils… Ensemble, ils vont vivre une nuit à nulle autre pareille.

A l’image d’Obéron, doté du pouvoir de sonder le coeur des humains, Chris Adrian explore explore la puissance et l mystère de l’amour, se jouant de la frontière entre mythe et réalité, grâce et gravité. Il réussit un roman drôle et émouvant, d’une inventivité rarement égalée.

IMG-Icone-livre-blanc-150x150Extrait : « Will commençait à apprécier cette sensation d’être perdu ou du moins à si bien s’y accoutumer que cela ne le dérangeait plus vraiment. Il se rendit compte qu’il était capable de trouver du plaisir dans cet enchaînement de surprises plutôt que de s’en inquiéter. Plus il courait, moins il se sentait pourchassé et c’était désormais sa quête d’un arbrisseau pour le jardin de Carolina qui le motivait, davantage que la peur du monstre à ses trousses. Tandis qu’il s’enfonçait sous la colline dans les salles majestueuses, il se mit à prendre le temps de regarder autour de lui, car son ivresse l’aidait autant à s’isoler de l’étrangeté ambiante qu’à aiguiser sa façon de l’appréhender. Cette ivresse lui faisait aussi verser des larmes quand il songeait à ses anciens camarades d’infortune, la charmante Molly, le bel Henry et les trois créatures  horriblement adorables, mais il ne pleurait que par intermittence, et c’était parfois plus d’admiration que de tristesse. » (p. 109)

GrainDeZebreUne nuit d’été est un roman atypique, déroutant, difficile d’accès que l’on connaisse ou non la pièce de Shakespeare. Malgré quelques moments de grâce où l’on peut se laisser porter par la lecture, l’ensemble est d’une complexité tortueuse, tant dans la construction du roman que dans les scènes dont la féerie est loin d’être une idyllique promenade dans un monde où la magie résoudrait tout dans le meilleur des mondes. L’aburdité des deux mondes, réel et féerique, qui se côtoient et parfois s’entremêlent, se heurte à la recherche de toute logique narrative. Elle est présente cependant et le lecteur se voit transporté d’un monde à l’autre, du présente au passé, tout en marchant inexorablement vers un dénouement qui laisse sans voix, comme abasourdi après un dernier tour de magie, inattendu, violent et incompréhensible.

De lien avec Shakespeare, on retrouve la querelle entre les deux époux Titania et Obéron. Elle est ici terrible et désenchantée. Parce qu’au-delà de la question de l’amour, le livre pose finalement la question de la mort : celle du jeune fils adoptif de Titania et Obéron, frappé de leucémie, celle de Ryan, le suicidé, et finalement, celle hallucinée et lumineuse d’Henry, assassiné par Titania. Et si Will et Molly trouvent enfin un véritable amour, c’est bien de mort qu’est peuplé ce roman. De mort, de questions, de pourquois. Et malgré les tours de magie, les changelins, les elfes, les animaux fantastiques, l’arbre merveilleux du jardin de Carolina, cette « nuit d’été » n’est qu’un gigantesque pont entre la mort d’un fils, frappé de maladie incurable et celle de son médecin, Henry, frappé en plein coeur par un sabre en bois tenu par une mère folle de douleur et d’impuissance. Et celle-ci, la terrible et gigantesque Titania, malgré ses pouvoirs et son éternelle et prométhéenne jeunesse, n’a d’autre alternative que la fuite vers ailleurs dans un moment qui semble être apparenté à la fureur et au caprice.

Chris Adrian, Une nuit d’été, Albin Michel, Paris, 2016, 445 pages

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