Salon de lecture / Nancy Huston : L’empreinte de l’ange (Actes Sud, 1998)

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« La vie dans l’amour fou est une série de maintenant, étayée par un passé soigneusement censuré et par un avenir nébuleux »

ResumeIcone(Résumé Actes Sud) Nous sommes à Paris, à la fin des années cinquante. Saffie, l’énigmatique et belle Allemande aux yeux vert d’eau, devient l’épouse du grand flûtiste Raphaël Lepage, profondément épris dès le premier regard. Mariée, puis mère, Saffie ne change pas : rien ne semble pouvoir illuminer son visage fermé et triste, éclairer des yeux qui en ont trop vu – qui ont tout vu. Rien, sauf l’amour fou qui l’embrase le jour où elle rencontre le luthier de Raphaël, un Juif hongrois nommé András. Ecartelé entre son histoire et sa passion inattendue pour cette Allemande, il tente d’apprendre – et de lui apprendre – à vivre avec leur passé. Cette bouleversante histoire d’amour et de musique, qui évoque la mémoire, les espérances et les crimes de notre temps, a été couronnée par le grand prix des Lectrices de Elle 1999.

IMG-Icone-livre-blanc-150x150« – Saffie. Tu vis dans un pays en guerre. La France, elle dépense cent milliards de francs par an  pour faire la guerre à l’Algérie. Tu sais où c’est, l’Algérie ?

Andras crie presque. […]

– C’est fini, la guerre , dit-elle d’une voix blanche.

– C’est pas fini la guerre ! crie András. Entre 40 et 44 la France se laisse enculer par l’Allemagne, elle a honte alors en 46 elle commence la guerre à l’Indochine. En 54 elle la perd, les Viets l’enculent, elle a honte alors trois mois après elle commence la guerre à l’Algérie. Tu sais pas ?» (page 166)

« Tu comprends, Saffie, avait dit Raphaël d’une voix basse et lente, comme dans un rêve, regardant toujours droit devant lui de noir enfer de tout à l’heure, la musique c’est ma lutte à moi. Jouer de la flûte c’est ma façon à moi de rendre le monde meilleur. C’est ce que je peux faire. Il y aura toujours des injustices, des révoltes et des guerres, des gens qui sont obligés de sacrifier leur bonheur présent pour que leurs enfants puissent espérer un avenir meilleur. Mais il faut aussi que le bonheur et la beauté soient incarnés quelque part, ici et maintenant. C’est un acte politique aussi ça, de les offrir au monde. C’est même un devoir politique pour celui qui, comme moi, a été gâté par le destin, à qui la vie a tout donné : argent, santé, talent…  » (pages 285-286)

GrainDeZebre

Le roman de Nancy Huston a vingt ans. Le roman de Nancy Huston est d’une brûlante actualité. Peinture des souffrances, des exils, charriant avec eux la mémoire des corps, torturés par la guerre, la litanie des nuits sans sommeil ou agitées de cauchemars que la conscience efface avec obstination jusqu’au miracle d’un silence enfin brisé, d’un regard qui s’ouvre au monde. Aucune douceur dans les amours décrites – des amours fous, auxquels les protagonistes s’abandonnent contre vents et marées –  juste le choc des corps, la violence jusque dans l’amour comme si la guerre avec ses trahisons, ses infamies, son paroxysme, l’escalade de ce que l’homme peut faire subir aux hommes, avait laissé sa trace indélébile, tel un péché originel que seule efface « l’empreinte de l’ange ».

« – C’est ici, dit-il, que l’ange pose un doigt sur les lèvres du bébé, juste avant sa naissance – Chut !  – et l’enfant oublie tout. Tout ce qu’il a appris là-bas, avant, en paradis.

– Et ça s’arrête quand l’innocence ? demande Saffie d’une voix rêveuse, remuant à peine les lèvres sur lesquelles le doigt d’András est encore posé. Toi, tu es innocent? »

Qui est innocent ? Qui est coupable ? Dans cette fresque sur fond de guerre d’Algérie, terriblement actuelle pour les questions qu’elle pose sur notre passé, nos responsabilités collectives et individuelles, l’amour, maître absolu et indiscuté des destins des protagonistes les entraîne dans des chemins tout aussi tourmentés qu’ils ont été insouciants dans leurs prémisses. La possibilité d’un amour rédempteur est balayée dans le destin d’Emil, sacrifié par le père qu’aucun bras divin ne viendra retenir.

Nancy Huston livre dans ce roman une vision de l’histoire individuelle et collective sans résilience où les hommes, livrés à eux mêmes, perdent toute innocence dans un monde perpétuellement en guerre et qui semble sans issue : « Il suffit d’ouvrir les yeux : partout autour de vous, cela continue ».

Nancy Huston, L’empreinte de l’ange, Actes Sud, Paris, 1998, 328 pages

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