Les toiles du zèbre

London River, Rachid Bouchareb (2009) / Des regards comme des îles

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Il arpente la terre, entre les arbres qu’il soulage.

Elle cultive la terre, en tire subsistance.

Il prie au milieu des champs, elle ponctue sa vie simple et laborieuse d’un chant murmuré sur les chemins d’une île.

Il se recueille à l’ombre des abbayes, elle parle à l’absent, assise contre une pierre tombale.

Enveloppés de solitude. Monolithiques comme sont parfois les âmes belles et simples.

Rechercher un enfant qu’on croit perdu, disparu, qu’on découvre étranger à soi-même. Des enfants qui se sont trouvés, seuls sur une île d’attirance et d’amour et qui ont décliné ensemble les multiples chemins que l’on parcourt l’un vers l’autre.

Inévitable rencontre après avoir suivi le fil, déroulé les derniers instants. Huis clos du drame qui enferme ceux qui ont donné la vie, dans l’enfer du danger qui cerne leur enfant. Confrontation d’univers dissemblables. On s’apprivoise. On accueille. Alors s’opère lentement, à petites lampées de gestes indécis, de regards et de silences, le tri entre similitudes et différences. On s’épaule dans l’espoir retrouvé. On esquisse un sourire. On se sépare une fois le dernier souffle exhalé sans possibilité de retour.

« La rencontre, elle est possible, alors pourquoi faut-t-il des évènements aussi importants pour que les gens puissent se rencontrer, se découvrir, se parler et puis vivre dans l’apaisement au lieu de vivre dans l’affrontement c’est-à-dire vivre dans la rencontre plutôt que dans l’opposition. C’est ça que dit le film » (Rachid Bouchareb).

Monsieur Ousmane, frêle comme un grand arbre prêt à ployer sous les vents. Arrimé à la terre, pétri d’acceptation obstinée, dont les longues mains s’échappent dans la prière, avec la même grâce soyeuse dont elles caressent les arbres malades. Ce corps, ce front semblent infinis comme des horizons africains baignés de lumière fauve, et traversent la ville de ce long pas silencieux, élastique. Sa canne dans une main, une serviette en cuir dans l’autre.

Monsieur Ousmane qui passe comme un souffle dans une vie absurde à force de fatalité.

– Je lutte contre la mort des ormes et je n’y peux rien, ils disparaissent… – Les derniers survivants se trouvent sur mon île à Guernesey.

Elisabeth Sommers, aux mains burinées par le travail de la terre. La mer, qui jamais ne l’accompagne. Muette au loin, quand sa légèreté d’avant la fait cheminer en chantonnant le long d’un océan turquoise, aveugle et sourd. Grondante en contrebas quand elle la regarde et la supplie en sanglotant. Dépouillée de tout sur terre. Jusqu’à ses pendants d’oreilles. Elle ne peut ni être consolée, ni en finir. La nature immuable, éternelle et belle, muette à nos douleurs, indifférente à sa douleur. Sa douleur qui se mue en colère. Contre l’adversité ? Contre elle-même ? Contre son incapacité à rejoindre sa fille dans la mort ? Qui pourra soulager cette mère de la perte de son enfant ?

Elisabeth Sommers, dont les yeux content les combats intimes, le désarroi, la colère et la peur. Inquiets, traqués ou perdus, ses regards sont comme des îles fouettées de vents et d’eaux furieuses dans cette vie qu’elle ne comprend plus.

Ces regards sont un chef d’œuvre de précision et d’intensité dramatiques.

Catherine Renée Lebouleux 28/01/2018

Montage LondonRiver

Orgueil et préjugés de Joe Wright (2005) / Le livre et la pomme

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Pride&Prejudice

Regardons de plus près cette photographie, prise lors du tournage du film de Joe Wright (2005) d’après l’œuvre de Jane Austen Pride and prejudice (Orgueil et préjugés) publié en 1813. C’est une image statique, donc construite, et non une capture d’écran. Elle a par conséquent une portée symbolique. Elle est à l’opposé de l’agitation émotionnelle de la scène dont elle est extraite, quand, au début du film, Mr Bennet annonce à sa femme et ses filles l’installation récente des Bingley à Netherfield avec sa soeur et son ami Mr Darcy. Elément déclencheur du film, à partir duquel une machine matrimoniale se met en route. Scène d’ouverture explicite qui traduit efficacement la concomitance des premiers émois amoureux, la fébrilité des mères à marier leurs filles, la préoccupation des pères à transmettre leur patrimoine, la loi excluant les filles des successions.

Ici, rien ne transpire de cette surexcitation qui envahit soudainement une maisonnée remplie des aspirations de cinq jeunes femmes à marier.

Les six femmes de la maisonnée se tiennent dans l’intérieur d’un salon de proportion modeste. En arrière plan, surmonté de deux belles pièces de porcelaine, un superbe cabinet dont la riche marqueterie vernie reflète la lumière. Tableaux encadrés de dorure, appliques murales, longue console de bois presque noir à force d’être sombre se détachent  des lambris de bois bleu ciel. A l’extrémité de la console, proche de la porte ouverte, une ventripotente fontaine à thé, au cuivre patiné par l’usage, est posée à proximité de la porte, endroit stratégique qui mène probablement à la cuisine par un office ou un couloir, frontière entre vie sociale et les lieux de la domesticité. Un riche et large tapis couvre presque entièrement le parquet d’assez grossière apparence dénonçant ainsi les modestes proportions de l’unique salle à recevoir. Ce tapis, conçu probablement pour une pièce de plus belle envergure, dénonce-t-il un passé plus prestigieux ? Vient-il de l’héritage de Mrs Bennet ? Le sofa souffre quant à lui de ne pas être remplacé et cache peut-être sa facture démodée sous une étoffe elle-même effrangée à son bord. Enfin, adossée au sofa, une petite table sert de desserte à une nature morte du quotidien où se côtoient fleurs des champs, peut-être herborisées par le maître des lieux, fruits d’un verger prolifique, un verre de vin à moitié plein et une assiette, témoins d’une collation toujours prête.

Mélange de splendeur bourgeoise et d’étroitesse économique, on sent un intérieur qui tâche de tenir un rang tout en rognant sur ce qui n’est pas strictement nécessaire. Rigueurs d’un présent qui reste malgré tout cossu, confortable, agréable à vivre.

Les six femmes semblent se déverser littéralement, par le goulet sombre de la porte, des lieux exigus de la domesticité vers l’espace social du salon, dans une savante composition triangulaire dont le point de fuite, la frontière, est marqué par une jeune fille, Mary, dont la robe brune au col sage et fermé se voit quasiment dissimulée par un large tablier. Elle est au centre. Au centre de la fratrie. Au centre et au loin, la plus éloignée du pôle social, formant une diagonale avec sa mère dont elle semble, avec ce tablier ostensiblement couvrant,  être le prolongement « domestique ». Mais elle regarde Kitty, la plus jeune des sœurs. Celle qui accapare encore les soins de la mère ? Ce regard est-il d’envie ? Ce regard est-il de désapprobation? Le sérieux de Mary, bas-bleu de la famille, méprise-t-il la propension de la cadette à rire de tout, de rien ? Kitty n’a que quinze ans, et son regard suit la même trajectoire que celui de Mrs Bennet. Placée là, tout à côté, elle semble ne pas être encore sortie des jupons de sa mère.

Mrs Bennet est éclairée d’une lumière latérale, qui s’accroche à l’étoffe de son corsage et à la mèche négligée arguant d’une activité domestique toujours fébrile. Elle semble s’interroger, voire être soucieuse : arrivera-t-elle à marier ses filles ? Cette lumière tombe de son front, le long du bras, vers cette main qui tient, dans les replis d’une toile froissée , une pomme. Mrs Bennet s’applique à maintenir bonne table, s’affaire toujours à quelque tourte, rôti ou potage dans cette cuisine qui est un domaine en soi. Mais la pomme est le fruit d’Eve, le fruit de la connaissance, de l’arbre de vie ou de la chute. Mrs Bennet est la mère. Elle sait. Elle connaît ce fruit, ses facultés à nourrir mais aussi à  chuter. La chute, dans l’incontrôlable frénésie de s’émanciper, va frôler la frivole Lydia qu’il faudra sauver d’une perdition pouvant entraîner le déshonneur d’une famille bien née. Mrs Bennet s’appuie du bout de la main à cette petite table encombrée de quotidien. Sa table. Celle où elle pose une petite collation à portée de main quand elle s’octroie quelques instants pour souffler et s’allonge, yeux fermés sur le sofa, la petite assiette avec ses gâteaux en équilibre sur son estomac, pendant qu’elle tâche de calmer ses « nerfs ».

Pour le moment le sofa est tout entier à Elizabeth, recroquevillée dans les plis d’une austère roble brune, comme brun est le cuir du livre fermé qu’elle a posé à ses pieds. Ce livre qui l’accompagne si souvent comme un fétiche tout au long du film. Mais là, il est fermé. Le livre, symbole au premier degré de connaissance et de sagesse, plus largement de l’univers, semble pour Elizabeth, enfermée à Longbourn, le symbole de tout un monde, une vie à découvrir. Ce livre est fermé comme son regard, baissé vers une austérité, un renoncement possible plutôt que d’accepter une compromission. Fermé comme un cœur qui se cache, comme cette jeune vie qui doit encore s’écrire, neuve d’émotions, d’aspirations, comme un champ gorgé d’eau après la pluie et que nul pas n’aurait encore foulé.

Derrière elle Lydia l’envie, et tout se lit dans le regard courroucé qu’elle porte sur sa sœur. Envie-t-elle sa force de caractère ? Son intelligence ? Sa beauté un peu obstinée ? Tous les atouts qui lui sont refusés ? En contradiction à ce regard, celui de Jane, d’une ineffable douceur, d’une bienveillance lumineuse, à l’aplomb d’Elizabeth qui prend toute la lumière mais qui n’arrive pas à effacer celle toute intérieure de cette aînée qui protège, qui aime, qui souffre aussi probablement de ne pas exprimer autrement que par le cœur tout un océan d’émotions qui semblent ici prêtes à la submerger.

Nous sommes donc ici à la charnière de deux mondes. Le tout début d’abord d’un 19esiècle qui n’a pas étouffé encore les fastes raffinés et codés du siècle des Lumières , incarné dans l’ouvrage par le personnage emblématique de Lady Catherine de Bourgh . Le glissement de la mode vers ces tenues longilignes qui vont remplacer pour les femmes les paniers et corsets du 18e siècle. Les bals, qui des codifications sévères des danses de salons d’autrefois, vont bientôt connaître les fureurs de la valse. Et bien sûr le passage de l’adolescence à la vie d’adulte. Du cocon familial au foyer matrimonial. Charnière qui induit le sentiment de perte. Pour les mères, la perte de leur enfant qui part au bras d’un mari et qui s’accompagne du dilemme entre soulagement et arrachement. Pour les filles, celle de l’innocence, de la virginité. Pour la société, celle des valeurs anciennes au profit d’une recherche du bonheur sur terre. Jusqu’au pasteur incapable d’un prêche inspiré et qui ne rêve que des améliorations qu’il pourra apporter à sa demeure.

Tout cet univers bien rendu, niché profond dans les replis du film, est enveloppé, au fil des scènes, de ce sentiment de nature propre au premier romantisme. Lumières dorées, contre-jours, bruissements d’insectes, pluies battantes, vents violents soulignent cette conquête de la sensibilité propre à la culture romantique. Mais contrairement au premier romantisme français, dont la sensibilité s’accompagne de destin tragique, d’amour malheureux, et de solitude, Joe Wright dans les interstices du film nous livre l’anayse optimiste, plus calme, plus raisonnée de Jane Austen : il y a un bonheur possible sur terre, ici et maintenant. Le défi que se lancent Catherine de Bourgh et Elizabeth est emblématique à cet égard. Il est la confrontation de l’ancien monde, pétri de raison, de rigidités, de poids social et de réflexes de caste et celui en devenir qui préfère dire non, plutôt que renoncer à vivre selon son cœur.

Catherine Renée Lebouleux, 24/01/2018

Orgueil et préjugés, un film de Joe Wright (2005) avec Donald Sutherland (Mr Bennet), Brenda Blethyn (Mrs Bennet), Rosamund Pike (Jane), Keira Knightley (Elizabeth), Talulah Riley (Mary), Jena Malone (Lydia), Carey Mulligan (Kitty), Judi Dench (Lady Catherine de Bourgh)

À écouter : la musique du film, d’inspiration romantique de Dario Marianelli avec au piano, Jean-Yves Thibaudet suivre le lien

Come back sur Secrets et mensonges de Mike Leigh (1996)

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Tout a été dit probablement, depuis sa sortie en 1996, sur Secrets et mensonges de Mike Leigh. Inutile de revenir sur sa palme d’or à Cannes ni sur les multiples récompenses qui ont couronné Brenda Blethyn pour sa performance dans le rôle de Cynthia Purley.

Revoir un film est toujours une confrontation avec la perception qu’on a du monde et des choses dans la plus ou moins longue durée. Plus de vingt ans ont passé. L’émotion est au rendez-vous, augmentée par la vie, les épreuves qu’elle nous a réservées, les êtres qu’on a croisés, les aspirations qui nous assaillent encore, et qui accroissent le décalage entre les 20 ans qu’on a toujours au coeur et les rides au front et à l’âme que l’on découvre au fil des jours.

Ce qui caractérise un chef-d’oeuvre est sa capacité à l’universalité, à l’intemporalité. Tout dans le film sert cette intemporalité : évitement du contexte politique, discrétion des codes vestimentaires, même Londres, la mégapole n’est qu’effleurée. Rien ne vient troubler les rapports complexes de la mixité sociale, des tissages familiaux composés, recomposés, parfois même décomposés. Tout peut se faire et se défaire, rien n’est jamais acquis, tout doit être préservé dans un équilibre miraculeux qui peut basculer dans un sens ou dans l’autre. Une seule vérité : mentir fait souffrir.

Quand j’ai vu le film à sa sortie, je venais de perdre ma mère et j’ai été touchée viscéralement par le parcours de cette jeune femme qui cherche sa mère biologique. Hortense viendra donc trois fois à la vie : naissance, adoption, retrouvailles avec sa mère forment un parcours résilient qui nous rappelle que dans les drames les plus intenses nous pouvons renaître de nos cendres.

Aujourd’hui me boulverse la scène entre Maurice et Cynthia. Le frère et la soeur ne se sont pas vus depuis longtemps. La détresse est palpable dans le silence oppressant qui accompagne cette scène hocquetée par une Brenda Blethyn déchirante de vérité dans les bras gigantesques de Timothy Spall empreinté et gauche d’abord et qui embrasse finalement sa soeur – au sens littéral du terme. Tout cet amour fraternel se dit dans la chambre des parents, laissée telle quelle depuis leur disparition et qui est à l’image cruellement exacte du chaos émotionnel et matériel dans lequel peuvent nous laisser nos géniteurs, qu’il s’agisse d’une chambre souillée par le temps qui passe sur les débris d’une vie qu’on n’a pas le courage d’endosser, ou d’une boîte à chaussures dans laquelle on retrouve un infime papier ou quelque photo qui viendra bouleverser votre vie à tout jamais.

Le film n’est pas univoque, il offre au spectateur plusieurs chemins de lecture. Il y a vingt ans, Cynthia était ma mère. Aujourd’hui elle est une soeur dont je sonde la détresse et que je voudrais prendre moi aussi dans mes bras. Non pour la consoler mais pour lui communiquer la force de rebondir. J’étais Hortense autrefois, je suis Maurice aujourd’hui qui sait enfin dépasser les injonctions puritaines d’une éducation émotionnellement étriquée.

Ce film est résilient.

Ce film est un chef d’oeuvre. Magnifiquement servi par une distribution sans faille et l’immense actrice qu’est Brenda Blethyn dont chaque attitude, jusqu’au moindre battement de cil, nous délivre une magistrale leçon de construction dramatique.

Catherine Renée Lebouleux 15/01/2018

ToilesDuZèbre

45 ans de Andrew Haigh

 

Qu’est-ce qui peut fissurer la roche au bout de 45 ans de vie commune ? quand tout semble avoir été dit, vécu, traversé ? quand le quotidien a pour ciment la complicité et pour horizon une tendresse sans fin ?

Comment un fait divers – la mort accidentelle de Katya, premier amour de Geoff, tombée dans une crevasse lors d’une randonnée alpine – peut-il charrier autant de questions, autant de doutes, autant d’amertumes au moment-même où tous s’apprêtent à célébrer l’anniversaire d’un couple vu comme exemplaire dans un village anglais perdu dans une campagne plate sous un ciel souvent gris ?

1962. Ils se faisaient passer pour mari et femme pour avoir la paix de s’afficher en couple. Et c’est parce qu’il est considéré comme la personne la plus proche, le seul parent de Katya que l’on retrouve emprisonnée sous la glace, éternellement figée dans sa jeunesse, que l’on previent Geoff qu’on l’a retrouvée. Le réchauffement climatique a dégagé une partie de la roche, de la glace et elle est réapparue.

Ce petit accommodement avec la bienséance de l’époque combiné avec l’ineluctable souffrance de la terre – trois fois rien conjugué avec l’insouciance assassine de l’activité humaine à l’échelle planétaire – va fissurer la roche après 45 ans de vie commune. Et Kate ne va pas résister à cet effet papillon sournois et destructeur qui chemine, ponctué de comparaisons douloureuses. Pas de photo autour de Geoff et Kate. Le grenier livre les dernières photographies de Katya. On y découvre qu’elle est enceinte. Pas d’enfants chez Kate et Geoff. Pas plus qu’il n’y a d’aventure. Juste le quotidien. Il y l’âge. Il y avait la jeunesse. Il y a la durée. Il y eut l’instant vécu, sans se soucier de rien, du lendemain, coupés du monde, dans une sorte de paradis terrestre hors d’atteinte maintenant du vieux Geoff qui s’effraie à la pensée de son visage à elle, resté éternellement jeune dans la glace alors que lui a maintenant ce visage-là…

45 Years : film dramatique britannique écrit et réalisé par Andrew Haigh, 2015, scénario adapté de la nouvelle In Another Country de David Constantine. Avec Charlotte Rampling (Prix du cinéma européen de la meilleure actrice 2015, ours d’argent de la Berlinade 2015 de la meilleure actrice) et Tom Courtenay (ours d’argent de la Berlinade 2015 du meilleur acteur)

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