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Salon de lecture / Roy Jacobsen : Les invisibles

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ResumeIcone(4e de couverture) Ingrid grandit sur une île minuscule du nord de la Norvège, au début du XXe siècle. La mer est son aventure. Entre la pêche, les tempêtes et la pauvreté, elle possède les saisons, les oiseaux et l’horizon.

Les Invisibles est un roman sur une famille et des enfants forcés de grandir vite face aux éléments, face à une vie réglée par les besoins les plus simples. C’est un roman sur la fatalité et sur les ressources que les hommes déploient face à la rudesse du monde. La narration laconique, veinée de flamboyance poétique, accumule par touches subtiles les composants d’un tableau toujours plus vivant et profond, riche en métaphores. Et puis, il y a les vies de ces hommes, de ces enfants qui, sous la pression de la nature et du temps, deviennent des destinées. Et c’est tout le talent de Roy Jacobsen de rendre visibles « les invisibles ».

IMG-Icone-livre-blanc-150x150« Elle se leva, regarda alentour et ne vit pas Suzanne. Elle se mit à la chercher et ne la trouva pas. Elle se mit à courir, vers le nord, vers le sud, comme un cheval enfermé. Elle se mit à crier. Elle courut à en perdre haleine, elle cria jusqu’à avoir l’impression que ses tripes lui étaient remontées dans la gorge, de ne plus savoir qui elle était et ce qu’elle faisait. Et elle découvrit Suzanne au sud de l’ïle, assise sur la rive à côté du radeau, en train de ramasser des coquillages, elle tenait une modiole, blanche comme neige, plus grosse que des mains d’enfants et tout arrondie. Ingrid comprit qu’elle était devenue mère. » (page 241)

« La brume apporte la nuit en pleine journée, une éclipse et une perte de la vue. Ils posent les outils et se taisent, ils serrent leurs vêtement contre eux et s’asseyent sur une pierre, ils kaissent leurs pensées jouer avec une lumière intérieure, comme les aveugles qui regardent en eux parce qu’ils ne peuvent pas faire autrement. » (page 269)

GrainDeZebreLe texte est lent, lent comme une nuit nordique, mystérieux et beau comme une aurore boréale. Il emporte loin, très loin, à la fois vers la nature immuable et vainqueur de toute éternité, à la fois vers la société des hommes toujours s’adaptant pour ne pas s’avouer vaincus, pour ne pas sombrer, ne pas se laisser engloutir.

Les hommes partent à la recherche de leurs aspirations, de leur obstination à vivre mieux dans un univers naturellement hostile. Les sokutions des uns se heurtent aux solutions des autres mais toujours les éléemnts fait le juge de paix, il faut ruser, réfléchir ou s’incliner.

Emerge une réflexion sur la possibilité ou non de vivre coupé du monde, la place de l’autre, du groupe, de la solidarité, de l’éducation, de l’évolution technologique : quel choix pour quelle vie.

Un texte hypnotique qui doit aussi à la très belle et riche traduction d’Alain Gnaedig qui réussit le tour de force de nous faire entendre le vent, voir la neige, sentir le gel et ressentir la douceur de la moindre parcelle de lumière.

Un roman tourné vers un avenir possible, une promesse de bonheur…

Roy Jacobsen, Les invisibles, Gallimard, collection du monde entier, 2017, 270 pages

Salon de lecture / Céline Minard : Le grand jeu

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ResumeIcone(4e de couverture) Installée dans un refuge high-tech accroché à une paroi d’un massif montagneux, une femme s’isole de ses semblables pour tenter de répondre à une question simple : comment vivre ?

Outre la solitude, elle s’impose un entraînement physique et spirituel intense, où longues marches, activités de survie, slackline et musique vont de pair avec la rédaction d’un journal de bord.

Saura-t-elle « comment vivre » après s’être mise à l’épreuve de conditions extrêmes, de la nature immuable des temps géologiques, de la brutalité des éléments ? C’est dans l’espoir d’une réponse qu’elle s’est volontairement préparée, qu’elle a tout prévu.

Tout, sauf la présence, sur ces montagnes désolées, d’une ermite, surgie de la roche et du vent, qui bouleversera ses plans et changera ses résolutions.

IMG-Icone-livre-blanc-150x150« Les habitudes aussi, il faut les construire. Effectuer les gestes de l’autarcie, les gestes simples, quotidiens, voilà ce que je m’étais proposé de construire pour habitude. J’ai investi cet environnement et ces conditions qui me permettent de n’être pas dans l’obligation de croiser tous les matins un ingrat, un envieux, un imbécile […] Il n’était pas prévu qu’un humain me dérange, j’avais pris de strictes dispositions pour que cela n’arrive pas. Il est hors de question que j’aie à supporter quelqu’un. Fût-il un moine, muet, et vêtu d’un sac. Même dans l’hypothèse hasardeuse qu’il ne soit ni un envieux, ni un ingrat, ni un imbécile. Il fait du bruit. Avec un marteau en pleine nuit. Et peu importe. Il me dérange. » (page 103)

GrainDeZebreLe rapport à l’humain, à la nature, à la vie. Qui est cette femme ? Pourquoi s’est-elle imposé cette solitude ? Jamais nous ne saurons. Ni  ne connaîtrons l’aboutissement de cette expérience. Comme ces inconnus croisés dans un lieux, une circonstance, un voyage, nous ne saurons jamais ni d’où elle vient, ni où elle poursuit sa route. Pas même son nom.

Ce qui n’est pas nommé existe-t-il ? Est-ce un rêve ? Un rêve éveillé ? Une parabole ? Un plaidoyer ? Une remise en question ?

L’originalité de cette solitude c’est d’être en phase avec son époque. Résolument moderne, elle n’est pas un retour à la nature pour bobo-écolo mais plus proche d’un concept cherchant à allier cette modernité à une prise de conscience. La survie est morale plus que matérielle, malgré le jardin et ses cultures, le lac et ses truites. Le personnage est ultra préparé, expert en moult domaines. Et l’espace dans lequel il évolue lui appartient. La femme dont on suit les déambulations est propriétaire de cette lande montagneuse.

On se prend à aimer cette solitude, on se prend à vouloir y goûter, un peu coupable d’être parmi ces « envieux »qui l’observent, libre et efficace dans un univers pas encore si hostile – on la quittera avant l’hiver. Dommage… surtout après ses considérations sur le danger.

On se prend à se sentir dérangé par l’intrusion de l’ermite. Nous aussi. Et c’est peut-être là, au-delà de sa belle écriture, de l’originalité du sujet, de la pertinence de ses analyses, que réside le talent de Céline Minard : d’avoir su nous captiver au point que l’identification à son héroïne est totale.

Céline Minard, Le Grand jeu, Payot & Rivages, Paris, 2016, 190 pages

Salon de lecture / Chris Adrian : Une nuit d’été

le MARS 20, 2016

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ResumeIcone(4e de couverture) Libre transposition dans le San Francisco d’aujourd’hui du Songe d’une nuit d’été, le roman de Chris Adrian est un livre suprenant, où réalité et féerie se téléscopent pour interroger la nature exacte de l’amour.

Henry, Wille et et Molly ne se connaissent pas mais ils ont quelque chose en commun. Tous trois viennent de perdre un être cher dans la mort ou la rupture. Un soir d’été, tandis qu’ils se rendent à une soirée, ils s’égarent dans Buena Vista Park sans savoir que ce lieu est devenu le refuge secret de Titania et Obéron, les souverains du royaume légendaire immortalisés dans la pièce de Shakespeare et inconsolables depuis la mort de leur fils… Ensemble, ils vont vivre une nuit à nulle autre pareille.

A l’image d’Obéron, doté du pouvoir de sonder le coeur des humains, Chris Adrian explore explore la puissance et l mystère de l’amour, se jouant de la frontière entre mythe et réalité, grâce et gravité. Il réussit un roman drôle et émouvant, d’une inventivité rarement égalée.

IMG-Icone-livre-blanc-150x150Extrait : « Will commençait à apprécier cette sensation d’être perdu ou du moins à si bien s’y accoutumer que cela ne le dérangeait plus vraiment. Il se rendit compte qu’il était capable de trouver du plaisir dans cet enchaînement de surprises plutôt que de s’en inquiéter. Plus il courait, moins il se sentait pourchassé et c’était désormais sa quête d’un arbrisseau pour le jardin de Carolina qui le motivait, davantage que la peur du monstre à ses trousses. Tandis qu’il s’enfonçait sous la colline dans les salles majestueuses, il se mit à prendre le temps de regarder autour de lui, car son ivresse l’aidait autant à s’isoler de l’étrangeté ambiante qu’à aiguiser sa façon de l’appréhender. Cette ivresse lui faisait aussi verser des larmes quand il songeait à ses anciens camarades d’infortune, la charmante Molly, le bel Henry et les trois créatures  horriblement adorables, mais il ne pleurait que par intermittence, et c’était parfois plus d’admiration que de tristesse. » (p. 109)

GrainDeZebreUne nuit d’été est un roman atypique, déroutant, difficile d’accès que l’on connaisse ou non la pièce de Shakespeare. Malgré quelques moments de grâce où l’on peut se laisser porter par la lecture, l’ensemble est d’une complexité tortueuse, tant dans la construction du roman que dans les scènes dont la féerie est loin d’être une idyllique promenade dans un monde où la magie résoudrait tout dans le meilleur des mondes. L’aburdité des deux mondes, réel et féerique, qui se côtoient et parfois s’entremêlent, se heurte à la recherche de toute logique narrative. Elle est présente cependant et le lecteur se voit transporté d’un monde à l’autre, du présente au passé, tout en marchant inexorablement vers un dénouement qui laisse sans voix, comme abasourdi après un dernier tour de magie, inattendu, violent et incompréhensible.

De lien avec Shakespeare, on retrouve la querelle entre les deux époux Titania et Obéron. Elle est ici terrible et désenchantée. Parce qu’au-delà de la question de l’amour, le livre pose finalement la question de la mort : celle du jeune fils adoptif de Titania et Obéron, frappé de leucémie, celle de Ryan, le suicidé, et finalement, celle hallucinée et lumineuse d’Henry, assassiné par Titania. Et si Will et Molly trouvent enfin un véritable amour, c’est bien de mort qu’est peuplé ce roman. De mort, de questions, de pourquois. Et malgré les tours de magie, les changelins, les elfes, les animaux fantastiques, l’arbre merveilleux du jardin de Carolina, cette « nuit d’été » n’est qu’un gigantesque pont entre la mort d’un fils, frappé de maladie incurable et celle de son médecin, Henry, frappé en plein coeur par un sabre en bois tenu par une mère folle de douleur et d’impuissance. Et celle-ci, la terrible et gigantesque Titania, malgré ses pouvoirs et son éternelle et prométhéenne jeunesse, n’a d’autre alternative que la fuite vers ailleurs dans un moment qui semble être apparenté à la fureur et au caprice.

Chris Adrian, Une nuit d’été, Albin Michel, Paris, 2016, 445 pages

Salon de lecture / Jean-Christophe Frisch : Le Baroque Nomade

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ResumeIconeCe livre met en scène d’incroyables rencontres. A partir du XVIIe siècle, dans le sillage de l’expansion coloniale européenne, des musiciens quittent l’Italie, la France ou le Portugal pour s’établir à Pékin, Chandernagor ou sur les hauts plateaux d’Abyssinie. Leurs voyages pittoresques ont donné lieu à de surprenantes joutes musicales, où luths et violes de gambe croisaient les instruments des « indigènes ». Un même concert pouvait réunir pipa, zheng et clavecin devant le Fils du Ciel, qui jouait lui-même de cet instrument. Un ambassadeur du Japon a fait le tour de la planète pour rapporter une viole de gambe dans son pays natal. Teodorico Pedrini, moine lazariste, a mis dix ans pour accomplir le trajet qui le séparait de son nouveau maître : l’empereur de Chine. Le frère de Jean-Sébastien Bach a appris la flûte à Constantinople.

De nos jours, une poignée de musiciens s’attachent à faire revivre ces rencontres inouïes, qui sont un voyage dans le temps autant que dans l’espace. Ce sont les aventures des uns et des autres, séparés par quelques siècles, mais réunis par un même goût de la découverte, qui sont contées dans ces pages. (4e de couverture)

IMG-Icone-livre-blanc-150x150 « Nos rencontres avec les musiciens de Jolo, qui ont voyagé deux jours, tant leur île est éloignée de la trépidante capitale philippine, ont lieu dans l’un des conservatoires de Manille. Depuis l’Europe, on a peine à imaginer que cette ville est une capitale de la musique, classique ou non, qui exporte dans toute l’Asie. Dans tous les bars chics d’Asie, sur chaque yacht, un groupe de musiciens anime les soirées. Ils sont presque tous philippins, et sont formés dans une des universités de la ville. Dans celle où nous allons travailler, on se croirait dans l’une des écoles de musique de Naples au XVIIIe siècle. Dans un couloir, un quintette de cuivres répète La Marche turque de Mozart. Au coin suivant, sur un piano délabré, un enfant travaille ses gammes. La cacophonie n’est pas sans rappeler l’insoutenable vacarme urbain de Manille. Par bonheur, nous nous installons dans un îlot de calme : la salle de percussion traditionnelle, qui sert aussi de petit musée des instruments. » (pp. 76-77)

GrainDeZebreDifficile de choisir un extrait quand tant de pages soulèvent l’intérêt. Même si la première approche de l’ouvrage de Jean-Christophe Frisch, flûtiste et chef d’orchestre, fondateur et directeur musical de l’ensembleXVIII-21 Le Baroque Nomade, peut sembler ardue, on se prend vite au jeu de la séduction qu’il opère. Naviguant entre relation de voyage, compilation de biographies oubliées, descriptions ourlées des musiques de cet ailleur lointain, l’essai est un coup de maître qui trouve les mots justes pour rendre compte d’un travail qui tend à l’excellence sans jamais tomber ni se figer dans les excès de  l’intellectualisme mais porte une analyse vivante et humble sur un passé dont on ne peut saisir l’intégralité. L’exposé, toujours précis, souvent coloré n’omet rien des questionnements qui ont pu accompagner cette recherche longue maintenant de plus de vingt ans. On sent le désir d’être clair, le respect porté à l’autre que l’on rencontre, le souci de ne jamais heurter les sensibilités culturelles.

Le remarquable du livre est que le témoignage de Jean-Christophe Frisch est celui d’un professionnel mais qui jamais ne prend le lecteur de haut : pas de posture dans le récit dont le style ne jargonne pas ! On ressort de cette lecture avec l’impression d’avoir pénétré à l’intérieur du Baroque Nomade, d’avoir compris plus généralement la démarche « baroque », les enjeus d’une recherche à la fois respectueuse du passé mais vivante et lucide (l’évocation de « l’esthétique moderne qui nous impose l’unité des regitres », p. 204). Et comment ne pas citer l’auteur en guise de conclusion :

[…] j’ai compris que ces musiciens du passé, nous devons les considérer comme des hommes d’une autre culture. Leurs références, leurs goûts, leurs objectifs, étaient construits autrement que les nôtres. Quelle meilleure approche de cette altérité que celle que le présent peut nous proposer ? (pp. 200-201)

On regrette de ne pas en savoir plus cependant sur les « difficultés » rencontrées qui sont évoquées à la toute fin du livre : « on aurait pu parler de bien d’autres sujets »…

Mais qui empêche Jean-Christophe Frisch de reprendre la plume pour une autre relation de voyage ? Nous la lirions avec curiosité dans le silence gourmand d’un studiolo réinventé.

Jean-Christophe Frisch, Le Baroque Nomade, Actes Sud, Arles, 2014, 220 pages

Visiter le site du Baroque Nomade : http://www.xviii-21.com/

SALON DE LECTURE / NATHALIE AZOULAI / TITUS N’AIMAIT PAS BERENICE : de l’amour inconséquent

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ResumeIconeTitus n’aimait pas Bérénice alors que Bérénice pensait qu’il l’aimait.

Titus n’aimait pas Bérénice alors que tout le monde a toujours pensé qu’il n’avait pas le choix et qu’il la quittait contre sa propre volonté.

Titus est empereur de Rome, Bérénice, reine de Palestine. Ils vivent et s’aiment au 1er siècle après Jésus-Christ. Racine, entre autres, raconte leur histoire au XVIIe siècle. Mais cette histoire est actuelle : Titus quitte Bérénice dans un café.

Dans les jours qui suivent, Bérénice décide de revenir à la source, de lire tout Racine, de chercher à comprendre ce qu’il a été, un janséniste, un bourgeois, un courtisan. Comment un homme comme lui a-t-il pu écrire une histoire comme ça ? Entre Port-Royal et Versailles, Racine devient le partenaire d’une convalescence où affleure la seule vérité qui vaille : si Titus la quitte, c’est qu’il ne l’aime pas comme elle l’aime. Mais c’est très long et très compliqué d’en arriver à une conclusion aussi simple.

IMG-Icone-livre-blanc-150x150 « Si elle comprend comment ce bourgeois de province a pu écrire des vers aussi poignants sur l’amour des femmes, alors elle comprendra pourquoi Titus l’a quittée […] Officiellement, elle veut quitter son temps, son époque, construire un objet alternatif à son chagrin, sculpter une forme à travers son rideau de larmes. » (p.18)

« Caeco carpitur igni. La Reine Didon se consume d’un feu aveugle […] Pourquoi le sang de la reine coule-t-il comme une lave ? […] Jean a le sentiment d’entrer dans un pays où les guerres, les batailles, la construction des ports ne sont rien à côté d’une femme qui pleure. » (p.45)

« Ecrire la tragédie de l’amour trahi, la tristesse pure de l’abandon, la suffocation, n’écrire que cela, cinq actes durant, oui, se dit Jean, rien d’autre que cette suffocation, et ainsi dépasser Virgile. » (p.175)

GrainDeZebreOn s’attend à une tragédie contemporaine sur la passion, la rupture et le champ de ruine de l’amour déçu. Y a-t-il encore une interaction puissante entre l’amour et le pouvoir ? Et d’abord, l’amour des tragédies raciniennes est-il un amour sublimé ? Ou bien peut-il se rencontrer dans la vraie vie, celle de nos existences contemporaines, rapides et connectées ? Cela dure quelques pages et l’on se retrouve immergé dans une biographie brillante et romancée de Jean Racine que l’on voit prendre chair au fil des pages, avec ses doutes, ses contradictions, ses ambitions féroces, ses jalousies, ses grandeurs, ses faiblesses, morales et physiques.

Lui aussi a renoncé, pour la gloire et son salut à la passion dévorante et jalouse qu’il porte aux comédiennes et c’est peut-être là ce qui peut seul justifier le titre du livre : Racine aurait projeté dans son Titus son manque d’amour pour son appétit de gloire ? Mais le Titus de Racine, celui qui scande la langue si pure du tragédien, aime Bérénice. Bérénice le veut croire et part de Rome persuadée d’un amour réciproque. Elle lui reproche une seule chose finalement, son inconséquence :

« Ah ! cruel ! Est-il temps de me le déclarer ? / Qu’avez-vous fait ? Hélas je me suis crue aimée./ Au plaisir de vous voir mon âme accoutumée / Ne vit plus que pour vous. Ignoriez-vous vos lois, / Quand je vous l’avouai pour la première fois ? / A quel excès d’amour m’avez-vous amenée ! / Que ne me disiez-vous : « Princesse infortunée, / Où vas-tu t’engager, et quel est ton espoir ? / Ne donne point un coeur qu’on ne peut recevoir » / Ne l’avez-vous reçu, cruel, que pour le rendre, / Quand de vos seules mains ce coeur voudrait dépendre ? / Tout l’Empire a vingt fois conspiré contre nous. / Il était temps encor : que ne me quittiez-vous ? » (Bérénice, Acte IV,scène V, p.505, Bibliothèque de La Pléiade)

Mais le Titus moderne de Nathalie Azoulai, celui qui quitte une amante cachée dans un café parisien, quelle gloire poursuit-il ? Quelle destinée supérieure ? Une famille à peine esquissée, pas même une situation professionnelle et sociale dont on ne sait finalement rien. La comparaison entre ces deux situations aussi éloignées dans l’espace temps que dans leur configuration, est assez peu convaincante et pas assez fouillée pour l’être.  On se sent floué par l’effet d’annonce qui demeure sans suite.

Le magnifique portrait que nous livre Nathalie Azoulai d’un Racine improbable nous tient cependant en haleine, son parcours gonflé des voiles de l’orgueil et de l’ambition, son amour pour son roi. Nathalie Azoulai retrace avec ferveur l’obsession du poète à forger une langue d’une pureté sans faille dans un style harmonieux, puissant et imagé qui nous mène à travers le beau vallon de Port Royal, dans les coulisses d’un Versailles naissant et dans les labyrinthes méphitiques qui mènent à la gloire littéraire. Ce roman-biographie manque sa démonstration mais oeuvre à l’envie d’une relecture exhaustive de Racine afin de se repaître de la musique ineffable de ses alexandrins.

Nathalie Azoulai, Titus n’aimait pas Bérénice, Editions P.O.L, Paris, 2015, 316 pages

Salon de lecture /Philippe Delerm / Elle marchait sur un fil

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ResumeIconeA cinquante ans, Marie se retrouve seule. Telle la marée montante, la vie a effacé la trace de ses pas. Un autre chemin reste à inventer. La rencontre d’un groupe de jeunes comédiens lui ouvre de nouveaux horizons : elle montera  avec eux le spectacle qu’elle avait imaginé pour son fils. Mais du rêve à la tragédie, la frontière est plus mince qu’il n’y paraît.

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« Son intransigeance n’était-elle pas le signe d’une cassure avec les autres ? On ne peut pas faire vivre un spectacle sans transiger avec la société. Dans le regard d’Etienne et de Sarah, dans celui des parents de ses comédiens – et même un peu dans celui d’Agnès – elle lisait déjà qu’on la considérait comme trop différente, trop passionnée, trop exclusive. […] Elle se sentait très habitée. Mais si seule aussi, devant la nuit d’été. Aurait-elle la force ? »

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J’ai trouvé dans ce livre l’écho sourd de quêtes impossibles à réaliser. Il résume toute la tragédie de l’engagement seul contre tous, dans cette sorte de fuite en avant hallucinée, sans espoir de retour. Le manque de foi dans le regard des autres, le manque de soutien devant le choix, atypique et intransigeant. La différence finit par tuer. La création ne peut-elle se repaître de rien d’autre que de sueur, de larmes et de sang ? Le bonheur, la réussite ne peuvent-ils se repaître uniquement de reconnaissance post-mortem ? « Chaque vie mérite sa musique »…

HISTOIRE DU NOUVEAU MONDE / CARMEN BERNAND – SERGE GRUZINSKI

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Résumé (quatrième de couverture) : 

Une entreprise colossale dont on a peine à se représenter la démesure : en un demi-siècle, une poignée de conquistadores s’emparent de 2 millions de km² pour y bâtir une réplique de leur société. Les incroyables richesses qu’ils découvrent leur font vite oublier la quête des épices. Une gigantesque machine colonnisatrice se met en route.

Extrait

De ces sources exceptionnelles de sensibilité émergent des tranches de vie. De ces chroniques d’Espagne et d’Amérique surgissent des trajectoires personnelles dont l’enchevêtrement dans l’espace et le temps rend au passé un peu de l’épaisseur du vécu. Les unes nous confrontent brutalement aux situations lmites, aux lisières de la mort, de la faim et de l’égarement  que vécurent  navigateurs, conquistadores et colons partis à la recherche de l’or et des épices. L’expérience ininterrompu de l’extrême, le face à face avec l’inconnu, l’extraordinaire précarité des conditions d’existence, la démesure des obstacles et des ambitions défient plus d’une fois l’analyse. En contrepoint, d’autres itinéraires recréent  la toile de fond de cette colossale entreprise en esquissant autour des microcosmes de la Péninsule ibérique l’Europe de la Renaissance, celle des Borgia et d’Erasme, à la manière d’une immense marqueterie qui réunirait Londres et Lisbonne, Anvers et Naples, Nuremberg Séville.

img_Le-zebre_Nathalie-CHOUX_ref~ESC219_mode~zoomLe grain de sel du zèbre :

Alors que l’été semble enfin se décider à s’installer au-dessus de nos têtes alourdies d’un printemps gris, froid, qui fut largement plus triste que ne peut l’être un brillant hiver ensoleillé de givres, il est temps de construire le décor du prochain Festival « NOMADE, musiques en liberté ». Le programme Baroque à bossa nova, proposé par l’ensemble baroque Les Sales caractères, la venue de l’altiste américain Brett Deubner, accompagné par la pianiste Caroline Fauchet dans un programme de « french-american music » était déjà une forte motivation pour inaugurer le Festival par une rencontre-conférence autour du Nouveau monde. Mais il y avait aussi le souvenir prégnant de l’écriture de Route de la Soie, le tournant onirique de Shadows Of Gold. Mes propres itinéraires oscillant des épices à l’or – tout du moins son ombre, ne pouvaient que me propulser sur les traces des anciens conquistadores. Faire émerger un monde en lieu et place d’un mirage…

HISTOIRE DU NOUVEAU MONDE / Carmen Bernand – Serge Gruzinski,  éditions Fayard, Paris, 1991


LA RAISON DES SORTILEGES, ENTRETIENS SUR LA MUSIQUE / MICHEL ONFRAY AVEC JEAN-MICHEL CLÉMENT

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Résumé (quatrième de couverture) : 

Il y a des philosophes mélomanes et des philosophes sourds… Quelques uns seulement ont fait de la musique l’épicentre de leur vision du monde. Deux ou trois ont été compositeurs – Rousseau, Adorno. D’autres, mélomanes, ont écrit sur la musique ou les musiciens. Nietzsche, lui, a réuni ces trois talents.

Avec son ami Jean-Yves Clément, Michel Onfray aborde une multitude de questions : y-a-t-il une essence de la musique ? Dit-elle quelque chose ? Comment et pourquoi devient-on mélomane ? Quels rapports entretiennent musique et philosophie ? Michel Onfray raconte ses premières expériences, ses rendez-vous manqués, la façon dont il a construit sa culture musicale en autodidacte, avant de travailler aujourd’hui avec des compositeurs contemporains. Il nous confie comment la musique lui a appris à écrire, à composer ses livres…

Extrait

La musique a tenu et tient un rôle majeur dans mon existence. Elle a plus tenu ce rôle par le passé qu’elle ne le tient aujourd’hui car l’exigence du travail philosophique suppose que j’écarte tout ce qui m’en distrait… Longtemps, j’ai écouté chaque été l’intégrale de la Tétralogie de Wagner avec le livret à la main ; j’aurais aujourd’hui l’impression de détourner du temps au chantier de mes travaux en cours qui me requiert de manière viscérale. J’ai découvert des pans entiers de musique de façon systématique, une passion furieuse pour Schubert, que je connaissais par coeur au point d’avoir l’impression que je n’y trouverais plus ce que j’y avais jadis trouvé, un enthousiasme pour l’intégrale de Mahler, Wagner donc, Bach, dont aujourd’hui encore je n’épuise pas la force…

img_Le-zebre_Nathalie-CHOUX_ref~ESC219_mode~zoomLe grain de sel du zèbre :

La musique est une obsession. Elle me poursuit depuis mes plus jeunes années quand je rêvais de jouer du violon et de devenir chef d’orchestre. Scarlatti, Chopin, Liszt, Beethoven, Rossini agrémentaient mes heures d’étude sur un électrophone Philips d’une infâme couleur oscillant entre le rouge sombre et la mûre écrasée. Je ne partais pas en vacances sans avoir enregistré mes « morceaux préférés » sur une odieuse K7 dont le son nous laisserait aujourd’hui coi de stupéfaction incrédule. Il arriva à force que je n’eusse plus besoin d’écouter pour entendre : j’étais capable, faisant abstraction de toute vie autour de moi, de me jouer mentalement et pour moi seule, des symphonies entières !

LA RAISON DES SORTILEGES, entretiens sur la musique / Michel Onfray avec Jean-Michel Clément, éditions Autrement, Paris, 2013


L’ARCHIPEL DES COMÈTES – JOURNAL HÉDONISTE III, MICHEL ONFRAY

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Résumé (quatrième de couverture) : 

En contrepoint à ses livres thématiques, Michel Onfray rédige un journal hédoniste qui n’est ni tout à fait journal (il n’y consigne rien du détail journalier, mais considère la vie quotidienne comme l’occasion d’un exercice de pensée), ni tout à fait hédoniste (il est aux antipodes d’une jouissance facilement caricaturée).

Dans une tradition qui va de Montaigne à Nietzsche, cet Archipel des comètes propose une lecture subjective de son époque. On y trouve également une encyclopédie baroque de la modernité, une théorie de la construction volontariste de soi, une critique des nihilismes et pessimismes contemporains, une proposition d’éthique esthétique, une invite à philosopher à la première personne, une réactivation des sagesses antiques pour aujourd’hui, un athéisme solaire doublé d’une célébration du génie colérique…

Cette écriture de soi inaugurée il y a cinq ans avec Le Désir d’être un volcan, puis Les Vertus de la foudre (1998), ne trouvera théoriquement son terme qu’avec la mort de son auteur…

Extrait de la préface : « Exégèse du corps autobiographique »

Aussi loin que je remonte dans mon souvenir, j’ai toujours aimé écrire : le graphisme, la trace de la plume sur le papier, son grincement, la magie de l’apparition d’un trait modulé en pleins et déliés, cette ligne étonnante qui chante et raconte, mais aussi l’histoire elle-même, la narration, le monde ouvert aux pieds du lecteur. J’ai apprécié la pythologie de l’apprentissage, jadis, avec encriers en céramique blanche, auréoles en dégradés de violets devenus mauves sur la pulpe des doigts, puis la flèche de la plume en acier, le dessin symétrique en son coeur qui retenait le liquide coloré, puis l’écartement sur lequel on pouvait jouer avec la pression de la main ou du poignet.

Le grain de sel du zèbre :

Lire Michel Onfray, ce qu je fais assidûment depuis la découverte de son Traité d’athéologie, assure toujours d’une salutaire secousse dans vos certitudes les plus intimes. Il ne s’agit d’aucune façon de suivre les pas du philosophe aveuglément mais de tenter de mettre en pratique la sculpture et construction de soi qu’il propose comme une alternative au magma d’une vie dont a du mal à extraire un sens quand tout autour de soi vous tire, vous pousse, vous étourdit. Je retrouve au fil des pages le calme et la sérénité qui mènent à la méditation, au silence sans lesquels il m’est impossible de refaire surface en retrouvant le fil du sens. Comment construire, soi, un parcours, dans le bruit et la fureur ? L’exigence du style, du fond, agit comme la main secourable qui tire de l’ornière. Puis on repart, rasséréné, apaisé, même si toujours l’ivresse du chaos intérieur vous fait rêver de décrocher une étoile, découvir une pépite, tisser la soie, explorer le paradis…

L’Archipel des comètes, journal hédoniste III de Michel ONFRAY, Le livre de poche, biblio essais, 2e édition, juillet 2005

Illustration de couverture Lucio Fontana, Concept spatial / Attentes, 1996 © Fondation Lucio Fontana


ACHILLE AU PIED LEGER ROMAN DE STEFANO BENNI

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Résumé (quatrième de couverture) : 

Ulysse, auteur en mal d’inspiration, travaille dans une petite maison d’édition du nom de Forge qui, face à une concurrence de plus en plus déchaînée, est menacée de perdre son âme. Frappé par des accès de sommeil impromptus et poursuivi, jusque dans ses rêves, par les auteurs des manuscrits qu’il doit lire, il se réfugie dans son amour pour Pilar-Pénélope, mais cède également volontiers aux avances de sirènes telles Circé, secrétaire du directeur de la maison d’édition…

Un beau jour Ulysse reçoit un étrange courriel provenant d’un certain Achille, qui souhaiterait lui parler. Intrigué, il accepte et découvre, au fin fond d’un palais bourgeois, un jeune homme cloué à vie dans un fauteuil roulant. Une amitié hors du commun naît entre eux, qui bouleversera leur existence.

Virtuose dans l’art de jongler avec des situations désopilantes, Stefano Benni, grâce à sa langue inventive et moqueuse, crée un univers à la fois fantastique et étonnamment familier.

Incipit (la première phrase…)

Qu’arrive-t-il aux gens que l’on dit normaux lorsqu’ils rencontrent brusquement un fou qui hurle, ou qui les agresse avec ses propos délirants ? Lorsqu’ils voient un homme écroulé sur le sol, ou cloué par un spasme, sur les marches d’une église ? Après une telle rencontre, ils restent immobiles, avec une expression de malaise et de peur, abasourdis. Mais leur visage a changé : c’est comme s’ils avaient été photographiés par une lumière aveuglante : ils secouent la tête, parlent seuls ; l’espace d’un instant, leur normalité paraît entamée. Qu’ont-ils vu dans l’éclair de cette lumière, quel paysage, quel miroir, quelle vérité insoutenable qu’ils oublieront aussitôt, mais dont l’image restera à jamais dans un recoin obscur de leur coeur, dans la bibliothèque en flammes de leur vie ? (Medèn)

Achille au pied léger, roman de Stefano Benni, traduit de l’italien par Marguerite Pozzoli, Actes Sud, 2005

Illustration de couverture Pierre Rouillon

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