Salon de lecture

Armistead Maupin, Mon autre famille, Editions de l’Olivier (2018)

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Armistead Maupin a déboulé dans mon univers seulement qu’après que l’équipe du 28 minutes, l’excellente et inventive émission d’Arte, l’ait invité à présenter son livre Mon autre famille.Eh bien oui, j’avoue, je ne connaissais pas le personnage, l’écrivain, l’icône et encore moins ses fameuses Chroniques de San Francisco. Ce premier contact fut un choc. Ce ne peut être qu’un choc pour quiconque s’étant cherché, battu pour s’accepter, s’est vu en butte à un entourage, une pensée dominante, un tabou enraciné profondément, quand le silence peut amenuiser l’espace de survie plus encore parfois que les combats frontaux.

La lecture de l’autobiographie d’Armistead Maupin était une urgence pendant que, toujours sur Arte, l’excellent film de Jean-Marc Vallée avec Matthew McConaughey Dallas Buyers Clubnous rappelait ce que furent les « années SIDA » avec l’hécatombe qui toucha au-delà de la population gay.

Le livre de Maupin est indispensable pour rappeler ces décennies maudites où le SIDA, tuait et décimait toute une génération. N’avons-nous pas voulu voir ce traumatisme, cette saignée, trop occupés à ne pas laisser suinter les indices, à nous fondre dans le décor, par peur, par lâcheté aussi, c’est si confortable parfois les placards ? « Nos amis étaient en train de mourir et nous n’avions plus de patience avec ceux dont le silence perpétuait l’idée qu’il y avait de la honte à être homo » (p. 311). Son amitié avec Rock Hudson est à ce titre exemplaire, amitié qu’il dut sacrifier pour ne pas trahir celui qui avait souhaité « paraître », au prix d’une attention de tous les instants, de stratagèmes pathétiques et d’un mal-être finalement délétère et vain puisque, atteint par la maladie, il dut laisser tomber le masque dans les pires conditions.

Ce livre est indispensable comme l’est le film 120 battements par minutes de Robin Campillo, qui rappelle de façon salutaire, dans notre merveilleux contexte de la fin des années 2010, qui pour d’aucun semblent expurgées de ce fléau, combien fut essentiel le combat d’Act Up et combien il est encore plus essentiel de transmettre une éducation adéquate aux générations montantes.

Mon autre famille, n’est pas une oeuvre militante, ni un ouvrage « sensasionnel » au sens propre du terme. C’est un livre sincère et sensible sur ce que fut la lente maturation d’une individualité complexe dans un milieu aux normes incompatibles. Maupin se raconte, sans détails outranciers, ni fausse pudeur, et au fur et à mesure du récit, on voit le puzzle de sa vie se mettre en place, chronologiquement ; on voit ce tout jeune homme suivre une trajectoire où les opportunités et le lâcher prise eurent plus de poids que des initiatives frontales et clivantes. L’homme se construit à petites touches au gré de sa faculté à se laisser submerger par la vitale nécessité à se sentir soi-même. Kairos et lâcher-prise. L’un ne va pas sans l’autre. Attraper au vol et saisir sa chance.

Le récit de l’épanouissement personnel est étroitement imbriqué dans la construction du chroniqueur qui s’impose au fil du temps comme l’un des romanciers les plus populaires de sa génération. On se passionne pour l’ascension patiente et journalistique de ce conteur né. Ce faiseur de feuilleton, exercice un peu suranné qui rappelle les trajectoires de nos Dumas, Sand et autre Gautier, redonne à la presse écrite cette place cruciale qui tend à se diluer dans les méandres du World Wide Web. Elle fut son premier refuge, son tremplin et il faut saluer ici les plumes qui continuent de la faire vivre  obstinément face au maillage de la dématérialisation.

Mon autre famille n’est pas un reniement de la famille biologique mais le rappel qu’il nous faut nous inventer une vie digne d’être vécue, qu’elle soit faite de modestes combats, ou de grands engagements, de petites choses quotidiennes ou d’éclats à portée universelle, de « travaux ennuyeux ou faciles » (1) ou d’exploits.

Merci monsier Maupin, de votre optimisme chatoyant. Nous vous avons suivi dans ce récit, coloré comme les rues de ce San Francisco que vous aimez tant. Nous vous gardons au coeur et reviendrons toquer à votre porte et découvrir vos Chroniques.

Catherine Renée Lebouleux

(1) Paul Verlaine, La vie humble aux travaux ennuyeux ou faciles

Armistead Maupin, Mon autre famille, Editions de l’Olivier, 2018, 347 pages


Baroque sarabande, Christiane Taubira (2018)

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Je ne peux commencer à parler de ce dernier texte de Christiane Taubira sans me souvenir combien cette femme à la voix inspirée, à la parole brillante,  érudite et passionnée m’a fait verser de larmes durant toute le débat national sur le mariage pour tous. Elle lavait de ses mots, de ses envolées lyriques, de ses réparties pertinentes, les horreurs que nous entendions et qui nous ont blessés parfois durement, impitoyablement. Ces larmes furent non pas de joie seule, mais aussi de soulagement quasi immémorial. Elles effaçaient tant et tant de douleurs séculaires, les grandes, terrifiantes et infamantes, les petites, celles nées des misérables discriminations quotidiennes, à peine visibles, à peine audibles, mais qui vous font comme une tache au front que rien, ni personne, ne pourrait faire disparaître. Merci Madame de nous avoir relevés, de nous avoir portés, de nous avoir rétablis dans nos droits. Une autre vie s’est inventée d’un coup et nos sourires jamais ne pourront vous dire assez combien nous vous porterons à jamais dans nos coeurs autrefois lignifiés.

Je reviens à cette Baroque sarabande qui vous ressemble tant, qui nous rappelle votre aisance à faire rutiler les mots. Il nous semble vous entendre et il est vrai parfois que vous laissez filer votre plume et que nous avons du mal à vous suivre. Toujours un mot, une phrase, un paragraphe nous retiennent par la manche et nous remontons avec vous à la surface. Votre plume est exigeante, et l’on sent à travers mots, l’éthique qui vous habite et dont vous ne vous éloignez jamais. Après, c’est affaire personnelle d’adhérer ou non, de faire corps avec votre univers, vos valeurs, vos combats. Ils inspirent le respect.

Votre témoignage est ardu, il s’éclaire cependant dans une troisième partie plus autobiographique qui permet de préciser l’objet du livre qui va se ramassant pour mettre en lumière combien les mots, les textes, les auteurs forment un cycle ininterrompu, qui se nourrit en s’augmentant sans cesse des idées nouvelles qui ont germé sur le limon des oeuvres passées.

Un texte puissant, exigeant, qu’il ne faut pas lâcher jusqu’à l’ultime envolée qui donne toute sa valeur à la passion, la sensualité et « la vie ardente ».

Baroque Sarabande, Christiane Taubira, Editions Philippe, Paris 2018


Salon de lecture / Le Club des miracles relatifs, Nancy Huston

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Le Club des miracles relatifs a été écrit après une visite de Nancy Huston sur le site d’Athabasca, zone d’extraction pour la production de gaz, bitume et pétrole dans la province d’Alberta au Canada. L’auteure nous livre un récit fascinant et répulsif croisant l’histoire de Varian, être singulier, différent, surprotégé, retranché dans le mutisme des surdoués à celle d’un monde dont nous pouvons reconnaître les contours à peine masqués par les inventions lexicales qui tiennent du roman d’anticipation, de la fable voire du conte philosophique. Effrayant néanmoins de réalisme, le récit reste poétique malgré sa fulgurance et sa violence. Nous sommes au bord de ce gouffre-là et les éléments réels qui font le fondement du roman nous interpellent directement au point de nous faire parfois détourner le regard. Le malaise s’installe, l’horreur des effets de la surexploitation minière, de la torture banalisée, de l’incapacité de brutes « humanoïdes » à comprendre toute l’humanité poétique de Varian.

Visionnaire et militant, le récit de Nancy Huston nous met en garde sur ce à quoi nous pourrions être confrontés dans un avenir pas si lointain et qui est le quotidien déjà de tant d’êtres enclavés et esclaves des monstres économiques et industriels que nous avons enfantés.

Le Club des miracles relatifs, comme un radeau d’humanité, un îlot cerné par des vents tsunamiques, résiste par la voix de Leysa, qui lit à voix haute des auteurs et des poètes russes :

Je n’aime pas quand j’ai la trouille
Lorsqu’on frappe des innocents, je suis peiné
Je n’aime pas lorsqu’on squatte mon âme
En partoculier quand c’est pour y cracher (1)

Vladimir Vyssotsky, « Je n’aime pas », traduction Sarah P. Struve

Le Club des miracles relatifs, Nancy Huston, Editions Actes Sud, Paris 2017

Illustration de couverture : Daniel Barkley

Ecouter Nancy Huston interviewée par François Busnel pour La Grande Librairie : suivre le lien ICI


Salon de lecture / L’enfant perdue, l’amie prodigieuse IV, Elena Ferrante / Et vous, avez-vous une amie prodigieuse ?

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Qui est la « prodigieuse amie » ? Tout au long de ces quatre volumes, il semble que toujours nous ayons pensé que c’était Lila, prodigieuse de dons, d’inventivité, progressiste et indépendante, libérée de l’opinion d’autrui. Elena, elle, choisit l’avancée laborieuse, studieuse et tenace du savoir qui peine à se transformer – surtout pour une femme, italienne de surcroit, issue d’une société méditerranéenne où la condition de la femme reste peu ou prou assujettie au devenir de l’homme – en une situation professionnelle épanouie et stable, une reconnaissance qui toujours se dissout dans une quête impossible où tout pourrait être conciliable : amour, maternité, famille, travail. A ce titre le roman entérine une forme de fatalisme : on ne peut pas tout avoir et la vie n’est faite que de choix. Tout a un prix. Que l’on naisse homme ou femme, il n’est pas de grands succès sans de petites lâchetés. Rien ne semble jamais acquis, tout est question d’un effort constant à maintenir un équilibre dans un monde où la seule gagnante semble être cette Naples qui résonne de toute son histoire, qui s’enfle et prend toute la place, engloutit le « quartier » et les crimes qu’on a pu y commettre et qui finisse par être un détail dans une cité insistante qui avale tout jusqu’à la moindre substance. Les deux amies prendront conscience de leur insignifiance en face de la mégapole avec laquelle on ne peut rivaliser. A l’image d’une nature indifférente à notre condition humaine, Naples, la ville construite de toute pièce, immémoriale et stratifiée, finit par devenir ce monstre auquel on ne peut échapper dans lequel on ne peut que se dissoudre à moins de fuir.

Seule reste cette amitié, incandescente comme la lave du Vésuve, dangereusement attractive, jamais sereine, toujours à magnifier ou à combattre. L’une la pense et l’analyse, tantôt subjuguée, tantôt la mettant à distante. L’autre la vit, la dirige, la dompte, la prend, la laisse, mais toujours arrive à ses fins. Jusqu’au moment où l’on décide de mêler le cours des fleuves, où on se laisse aller à les faire se confondre : on habite le même immeuble, on partage les mêmes promenades, les enfants grandissent ensemble, les liens se serrent, on ne peut plus échapper au quartier d’où l’on vient, aux camarades communs, aux souvenirs. La maturité fait son chemin, non sans heurts, ni retour sur soi… jusqu’au dénouement final, qui n’est plus fait que de souvenirs.

Avez-vous une amie prodigieuse ? Ce genre d’amie qui est votre baromètre ? Celle avec qui les non-dits, les absences, les longs moments  d’éloignement ont tous une saveur explétive …

L’Enfant perdue / L’amie prodigieuse IV, Elena Ferrante, Editions Gallimard, Paris 2018


Salon de lecture / Les Dieux du tango Carolina de Robertis

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Naissance du tango, immigration italienne (*), société sud-américaine, condition de la femme, questionnement sur le genre, les thèmes multiples font de cette fresque romanesque un document qui nous emporte de page en page dans une chaleur sensuelle et bouillonnante. Tout se mêle, essai, étude, plaidoyer, fièvre romanesque dans que jamais l’un l’emporte sur l’autre. Tout passe par Leda, sa passion, sa volonté, ses combats, son violon, la musique. La vie de troupe, la necessaire intelligence de son leader, équilibre difficile entre rigueur, exigence, attention affective, colle remarquablement à l’intrigue, en fait un ressort dramatique efficace. La plume talentueuse de Carolina de Robertis installe en nous jusqu’aux odeurs prégnantes, au bruit omniprésent qu’elle arrive à faire taire quand s’élance le tango.

Le texte est aussi un formidable essai sur les évolutions du tango ave l’ombre tutélaire de Carlos Gardel, toulousain d’origine, arrivé avec sa mère à Buenos Aires en 1892 et considéré comme la figure majeure du tango dans la première moitié du XXe siècle.

Carolina de Robertis, Les Dieux du tango, Le Cherche Midi, 2017, 543 pages

(*) Ce roman fait une suite passionnante aux conférences données dans le cadre des Rencontres NOMADE 2017 organisées par calisto-235


Salon de lecture / Roy Jacobsen : Les invisibles

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Le texte est lent, lent comme une nuit nordique, mystérieux et beau comme une aurore boréale. Il emporte loin, très loin, à la fois vers la nature immuable et vainqueur de toute éternité, à la fois vers la société des hommes toujours s’adaptant pour ne pas s’avouer vaincus, pour ne pas sombrer, ne pas se laisser engloutir.

Les hommes partent à la recherche de leurs aspirations, de leur obstination à vivre mieux dans un univers naturellement hostile. Les sokutions des uns se heurtent aux solutions des autres mais toujours les éléemnts fait le juge de paix, il faut ruser, réfléchir ou s’incliner.

Emerge une réflexion sur la possibilité ou non de vivre coupé du monde, la place de l’autre, du groupe, de la solidarité, de l’éducation, de l’évolution technologique : quel choix pour quelle vie.

Un texte hypnotique qui doit aussi à la très belle et riche traduction d’Alain Gnaedig qui réussit le tour de force de nous faire entendre le vent, voir la neige, sentir le gel et ressentir la douceur de la moindre parcelle de lumière.

Un roman tourné vers un avenir possible, une promesse de bonheur…

Roy Jacobsen, Les invisibles, Gallimard, collection du monde entier, 2017, 270 pages


Salon de lecture / Nancy Huston : L’empreinte de l’ange (Actes Sud, 1998)

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Le roman de Nancy Huston a vingt ans. Le roman de Nancy Huston est d’une brûlante actualité. Peinture des souffrances, des exils, charriant avec eux la mémoire des corps, torturés par la guerre, la litanie des nuits sans sommeil ou agitées de cauchemars que la conscience efface avec obstination jusqu’au miracle d’un silence enfin brisé, d’un regard qui s’ouvre au monde. Aucune douceur dans les amours décrites – des amours fous, auxquels les protagonistes s’abandonnent contre vents et marées –  juste le choc des corps, la violence jusque dans l’amour comme si la guerre avec ses trahisons, ses infamies, son paroxysme, l’escalade de ce que l’homme peut faire subir aux hommes, avait laissé sa trace indélébile, tel un péché originel que seule efface « l’empreinte de l’ange ».

« – C’est ici, dit-il, que l’ange pose un doigt sur les lèvres du bébé, juste avant sa naissance – Chut !  – et l’enfant oublie tout. Tout ce qu’il a appris là-bas, avant, en paradis.

– Et ça s’arrête quand l’innocence ? demande Saffie d’une voix rêveuse, remuant à peine les lèvres sur lesquelles le doigt d’András est encore posé. Toi, tu es innocent? »

Qui est innocent ? Qui est coupable ? Dans cette fresque sur fond de guerre d’Algérie, terriblement actuelle pour les questions qu’elle pose sur notre passé, nos responsabilités collectives et individuelles, l’amour, maître absolu et indiscuté des destins des protagonistes les entraîne dans des chemins tout aussi tourmentés qu’ils ont été insouciants dans leurs prémisses. La possibilité d’un amour rédempteur est balayée dans le destin d’Emil, sacrifié par le père qu’aucun bras divin ne viendra retenir.

Nancy Huston livre dans ce roman une vision de l’histoire individuelle et collective sans résilience où les hommes, livrés à eux mêmes, perdent toute innocence dans un monde perpétuellement en guerre et qui semble sans issue : « Il suffit d’ouvrir les yeux : partout autour de vous, cela continue ».

Nancy Huston, L’empreinte de l’ange, Actes Sud, Paris, 1998, 328 pages


Salon de lecture / Céline Minard : Le grand jeu

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Le rapport à l’humain, à la nature, à la vie. Qui est cette femme ? Pourquoi s’est-elle imposé cette solitude ? Jamais nous ne saurons. Ni  ne connaîtrons l’aboutissement de cette expérience. Comme ces inconnus croisés dans un lieux, une circonstance, un voyage, nous ne saurons jamais ni d’où elle vient, ni où elle poursuit sa route. Pas même son nom.

Ce qui n’est pas nommé existe-t-il ? Est-ce un rêve ? Un rêve éveillé ? Une parabole ? Un plaidoyer ? Une remise en question ?

L’originalité de cette solitude c’est d’être en phase avec son époque. Résolument moderne, elle n’est pas un retour à la nature pour bobo-écolo mais plus proche d’un concept cherchant à allier cette modernité à une prise de conscience. La survie est morale plus que matérielle, malgré le jardin et ses cultures, le lac et ses truites. Le personnage est ultra préparé, expert en moult domaines. Et l’espace dans lequel il évolue lui appartient. La femme dont on suit les déambulations est propriétaire de cette lande montagneuse.

On se prend à aimer cette solitude, on se prend à vouloir y goûter, un peu coupable d’être parmi ces « envieux »qui l’observent, libre et efficace dans un univers pas encore si hostile – on la quittera avant l’hiver. Dommage… surtout après ses considérations sur le danger.

On se prend à se sentir dérangé par l’intrusion de l’ermite. Nous aussi. Et c’est peut-être là, au-delà de sa belle écriture, de l’originalité du sujet, de la pertinence de ses analyses, que réside le talent de Céline Minard : d’avoir su nous captiver au point que l’identification à son héroïne est totale.

Céline Minard, Le Grand jeu, Payot & Rivages, Paris, 2016, 190 pages


Salon de lecture / Chris Adrian : Une nuit d’été

le MARS 20, 2016

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Une nuit d’été est un roman atypique, déroutant, difficile d’accès que l’on connaisse ou non la pièce de Shakespeare. Malgré quelques moments de grâce où l’on peut se laisser porter par la lecture, l’ensemble est d’une complexité tortueuse, tant dans la construction du roman que dans les scènes dont la féerie est loin d’être une idyllique promenade dans un monde où la magie résoudrait tout dans le meilleur des mondes. L’aburdité des deux mondes, réel et féerique, qui se côtoient et parfois s’entremêlent, se heurte à la recherche de toute logique narrative. Elle est présente cependant et le lecteur se voit transporté d’un monde à l’autre, du présente au passé, tout en marchant inexorablement vers un dénouement qui laisse sans voix, comme abasourdi après un dernier tour de magie, inattendu, violent et incompréhensible.

De lien avec Shakespeare, on retrouve la querelle entre les deux époux Titania et Obéron. Elle est ici terrible et désenchantée. Parce qu’au-delà de la question de l’amour, le livre pose finalement la question de la mort : celle du jeune fils adoptif de Titania et Obéron, frappé de leucémie, celle de Ryan, le suicidé, et finalement, celle hallucinée et lumineuse d’Henry, assassiné par Titania. Et si Will et Molly trouvent enfin un véritable amour, c’est bien de mort qu’est peuplé ce roman. De mort, de questions, de pourquois. Et malgré les tours de magie, les changelins, les elfes, les animaux fantastiques, l’arbre merveilleux du jardin de Carolina, cette « nuit d’été » n’est qu’un gigantesque pont entre la mort d’un fils, frappé de maladie incurable et celle de son médecin, Henry, frappé en plein coeur par un sabre en bois tenu par une mère folle de douleur et d’impuissance. Et celle-ci, la terrible et gigantesque Titania, malgré ses pouvoirs et son éternelle et prométhéenne jeunesse, n’a d’autre alternative que la fuite vers ailleurs dans un moment qui semble être apparenté à la fureur et au caprice.

Chris Adrian, Une nuit d’été, Albin Michel, Paris, 2016, 445 pages


Salon de lecture / Jean-Christophe Frisch : Le Baroque Nomade

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Difficile de choisir un extrait quand tant de pages soulèvent l’intérêt. Même si la première approche de l’ouvrage de Jean-Christophe Frisch, flûtiste et chef d’orchestre, fondateur et directeur musical de l’ensembleXVIII-21 Le Baroque Nomade, peut sembler ardue, on se prend vite au jeu de la séduction qu’il opère. Naviguant entre relation de voyage, compilation de biographies oubliées, descriptions ourlées des musiques de cet ailleur lointain, l’essai est un coup de maître qui trouve les mots justes pour rendre compte d’un travail qui tend à l’excellence sans jamais tomber ni se figer dans les excès de  l’intellectualisme mais porte une analyse vivante et humble sur un passé dont on ne peut saisir l’intégralité. L’exposé, toujours précis, souvent coloré n’omet rien des questionnements qui ont pu accompagner cette recherche longue maintenant de plus de vingt ans. On sent le désir d’être clair, le respect porté à l’autre que l’on rencontre, le souci de ne jamais heurter les sensibilités culturelles.

Le remarquable du livre est que le témoignage de Jean-Christophe Frisch est celui d’un professionnel mais qui jamais ne prend le lecteur de haut : pas de posture dans le récit dont le style ne jargonne pas ! On ressort de cette lecture avec l’impression d’avoir pénétré à l’intérieur du Baroque Nomade, d’avoir compris plus généralement la démarche « baroque », les enjeus d’une recherche à la fois respectueuse du passé mais vivante et lucide (l’évocation de « l’esthétique moderne qui nous impose l’unité des regitres », p. 204). Et comment ne pas citer l’auteur en guise de conclusion :

[…] j’ai compris que ces musiciens du passé, nous devons les considérer comme des hommes d’une autre culture. Leurs références, leurs goûts, leurs objectifs, étaient construits autrement que les nôtres. Quelle meilleure approche de cette altérité que celle que le présent peut nous proposer ? (pp. 200-201)

On regrette de ne pas en savoir plus cependant sur les « difficultés » rencontrées qui sont évoquées à la toute fin du livre : « on aurait pu parler de bien d’autres sujets »…

Mais qui empêche Jean-Christophe Frisch de reprendre la plume pour une autre relation de voyage ? Nous la lirions avec curiosité dans le silence gourmand d’un studiolo réinventé.

Jean-Christophe Frisch, Le Baroque Nomade, Actes Sud, Arles, 2014, 220 pages

Visiter le site du Baroque Nomade : http://www.xviii-21.com/


SALON DE LECTURE / NATHALIE AZOULAI / TITUS N’AIMAIT PAS BERENICE : de l’amour inconséquent

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On s’attend à une tragédie contemporaine sur la passion, la rupture et le champ de ruine de l’amour déçu. Y a-t-il encore une interaction puissante entre l’amour et le pouvoir ? Et d’abord, l’amour des tragédies raciniennes est-il un amour sublimé ? Ou bien peut-il se rencontrer dans la vraie vie, celle de nos existences contemporaines, rapides et connectées ? Cela dure quelques pages et l’on se retrouve immergé dans une biographie brillante et romancée de Jean Racine que l’on voit prendre chair au fil des pages, avec ses doutes, ses contradictions, ses ambitions féroces, ses jalousies, ses grandeurs, ses faiblesses, morales et physiques.

Lui aussi a renoncé, pour la gloire et son salut à la passion dévorante et jalouse qu’il porte aux comédiennes et c’est peut-être là ce qui peut seul justifier le titre du livre : Racine aurait projeté dans son Titus son manque d’amour pour son appétit de gloire ? Mais le Titus de Racine, celui qui scande la langue si pure du tragédien, aime Bérénice. Bérénice le veut croire et part de Rome persuadée d’un amour réciproque. Elle lui reproche une seule chose finalement, son inconséquence :

« Ah ! cruel ! Est-il temps de me le déclarer ? / Qu’avez-vous fait ? Hélas je me suis crue aimée./ Au plaisir de vous voir mon âme accoutumée / Ne vit plus que pour vous. Ignoriez-vous vos lois, / Quand je vous l’avouai pour la première fois ? / A quel excès d’amour m’avez-vous amenée ! / Que ne me disiez-vous : « Princesse infortunée, / Où vas-tu t’engager, et quel est ton espoir ? / Ne donne point un coeur qu’on ne peut recevoir » / Ne l’avez-vous reçu, cruel, que pour le rendre, / Quand de vos seules mains ce coeur voudrait dépendre ? / Tout l’Empire a vingt fois conspiré contre nous. / Il était temps encor : que ne me quittiez-vous ? » (Bérénice, Acte IV,scène V, p.505, Bibliothèque de La Pléiade)

Mais le Titus moderne de Nathalie Azoulai, celui qui quitte une amante cachée dans un café parisien, quelle gloire poursuit-il ? Quelle destinée supérieure ? Une famille à peine esquissée, pas même une situation professionnelle et sociale dont on ne sait finalement rien. La comparaison entre ces deux situations aussi éloignées dans l’espace temps que dans leur configuration, est assez peu convaincante et pas assez fouillée pour l’être.  On se sent floué par l’effet d’annonce qui demeure sans suite.

Le magnifique portrait que nous livre Nathalie Azoulai d’un Racine improbable nous tient cependant en haleine, son parcours gonflé des voiles de l’orgueil et de l’ambition, son amour pour son roi. Nathalie Azoulai retrace avec ferveur l’obsession du poète à forger une langue d’une pureté sans faille dans un style harmonieux, puissant et imagé qui nous mène à travers le beau vallon de Port Royal, dans les coulisses d’un Versailles naissant et dans les labyrinthes méphitiques qui mènent à la gloire littéraire. Ce roman-biographie manque sa démonstration mais oeuvre à l’envie d’une relecture exhaustive de Racine afin de se repaître de la musique ineffable de ses alexandrins.

Nathalie Azoulai, Titus n’aimait pas Bérénice, Editions P.O.L, Paris, 2015, 316 pages


Salon de lecture /Philippe Delerm / Elle marchait sur un fil

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J’ai trouvé dans ce livre l’écho sourd de quêtes impossibles à réaliser. Il résume toute la tragédie de l’engagement seul contre tous, dans cette sorte de fuite en avant hallucinée, sans espoir de retour. Le manque de foi dans le regard des autres, le manque de soutien devant le choix, atypique et intransigeant. La différence finit par tuer. La création ne peut-elle se repaître de rien d’autre que de sueur, de larmes et de sang ? Le bonheur, la réussite ne peuvent-ils se repaître uniquement de reconnaissance post-mortem ? « Chaque vie mérite sa musique »…


HISTOIRE DU NOUVEAU MONDE / CARMEN BERNAND – SERGE GRUZINSKI

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Alors que l’été semble enfin se décider à s’installer au-dessus de nos têtes alourdies d’un printemps gris, froid, qui fut largement plus triste que ne peut l’être un brillant hiver ensoleillé de givres, il est temps de construire le décor du prochain Festival « NOMADE, musiques en liberté ». Le programme Baroque à bossa nova, proposé par l’ensemble baroque Les Sales caractères, la venue de l’altiste américain Brett Deubner, accompagné par la pianiste Caroline Fauchet dans un programme de « french-american music » était déjà une forte motivation pour inaugurer le Festival par une rencontre-conférence autour du Nouveau monde. Mais il y avait aussi le souvenir prégnant de l’écriture de Route de la Soie, le tournant onirique de Shadows Of Gold. Mes propres itinéraires oscillant des épices à l’or – tout du moins son ombre, ne pouvaient que me propulser sur les traces des anciens conquistadores. Faire émerger un monde en lieu et place d’un mirage…

HISTOIRE DU NOUVEAU MONDE / Carmen Bernand – Serge Gruzinski,  éditions Fayard, Paris, 1991


LA RAISON DES SORTILEGES, ENTRETIENS SUR LA MUSIQUE / MICHEL ONFRAY AVEC JEAN-MICHEL CLÉMENT

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La musique est une obsession. Elle me poursuit depuis mes plus jeunes années quand je rêvais de jouer du violon et de devenir chef d’orchestre. Scarlatti, Chopin, Liszt, Beethoven, Rossini agrémentaient mes heures d’étude sur un électrophone Philips d’une infâme couleur oscillant entre le rouge sombre et la mûre écrasée. Je ne partais pas en vacances sans avoir enregistré mes « morceaux préférés » sur une odieuse K7 dont le son nous laisserait aujourd’hui coi de stupéfaction incrédule. Il arriva à force que je n’eusse plus besoin d’écouter pour entendre : j’étais capable, faisant abstraction de toute vie autour de moi, de me jouer mentalement et pour moi seule, des symphonies entières !

LA RAISON DES SORTILEGES, entretiens sur la musique / Michel Onfray avec Jean-Michel Clément, éditions Autrement, Paris, 2013


L’ARCHIPEL DES COMÈTES – JOURNAL HÉDONISTE III, MICHEL ONFRAY

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Lire Michel Onfray, ce qu je fais assidûment depuis la découverte de son Traité d’athéologie, assure toujours d’une salutaire secousse dans vos certitudes les plus intimes. Il ne s’agit d’aucune façon de suivre les pas du philosophe aveuglément mais de tenter de mettre en pratique la sculpture et construction de soi qu’il propose comme une alternative au magma d’une vie dont a du mal à extraire un sens quand tout autour de soi vous tire, vous pousse, vous étourdit. Je retrouve au fil des pages le calme et la sérénité qui mènent à la méditation, au silence sans lesquels il m’est impossible de refaire surface en retrouvant le fil du sens. Comment construire, soi, un parcours, dans le bruit et la fureur ? L’exigence du style, du fond, agit comme la main secourable qui tire de l’ornière. Puis on repart, rasséréné, apaisé, même si toujours l’ivresse du chaos intérieur vous fait rêver de décrocher une étoile, découvir une pépite, tisser la soie, explorer le paradis…

L’Archipel des comètes, journal hédoniste III de Michel ONFRAY, Le livre de poche, biblio essais, 2e édition, juillet 2005

Illustration de couverture Lucio Fontana, Concept spatial / Attentes, 1996 © Fondation Lucio Fontana


ACHILLE AU PIED LEGER ROMAN DE STEFANO BENNI

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Achille au pied léger, roman de Stefano Benni, traduit de l’italien par Marguerite Pozzoli, Actes Sud, 2005

Illustration de couverture Pierre Rouillon

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